mercredi 30 mai 2012

Des livres : Qiu et l'inspecteur Chen

Depuis 2000, les éditions Liana Levi (du Seuil pour la publication en poche) nous proposent d’insolites enquêtes au Pays du « socialisme à la chinoise », du thé Puits du Dragon et d’une poésie aussi ancienne que réputée.
L’inspecteur principal Chen Cao, poète, traducteur de T.S. Eliot et membre de l’Union des écrivains chinois, doit résoudre un certain nombre d’homicides qui donnent aux Occidentaux que nous sommes l’occasion d’aller à la rencontre de cette Chine qui s’est réveillée depuis un bon bout de temps déjà.

On n’est pas déçus du voyage. L’action se situe à Shangaï, ville natale de Qiu Xiaolong, père littéraire de l’inspecteur Chen. J’aime cette littérature populaire - et je n’attache aucun jugement de valeur à ce terme, bien au contraire - qui donne en fait au lecteur l’opportunité de découvrir un monde qui pourrait lui sembler étranger car, grâce à la trame classique du roman policier, c’est la Chine telle qu’elle est maintenant dont l’auteur nous donne la clé. Cette Chine-là n’est finalement pas si indéchiffrable.
La vision que Qiu a de son pays, même s’il s’est exilé aux Etats-Unis (Ah tiens, il a rédigé une thèse de doctorat sur T.S. Eliot, comme son personnage), n’est jamais basée sur une quelconque rancune. C’est avec humour et tendresse qu’il voit son pays entrer dans une économie de marché tout en préservant les lignes les plus obscures du Parti. Car Qiu est un auteur intelligent qui a compris que la contradiction n’est pas forcément une faiblesse, mais qu’elle peut être aussi une richesse, une tentative d’aller de l’avant sans se renier pour autant.

Son personnage, l’inspecteur Chen, en est la parfaite illustration : membre du Parti mais fils d’un intellectuel persécuté sous la Révolution culturelle ; champion de la lutte contre la corruption dans les hautes sphères du Parti mais ami de Gu, homme d’affaire proche des triades ; très bien noté par ses supérieurs, mais devant toujours prouver sa foi dans le Parti ; très lucide sur la valeur de l’argument « dans l’intérêt du Parti », mais servant de toutes ses forces ce même intérêt.
Chen ne refuse pas les avantages que lui procurent sa position ou sa réussite professionnelle, et il en fait profiter ceux qu’il aime, notamment sa mère, son adjoint Yu et la famille de ce dernier. La société que nous présente Qiu est une société où l’entraide n’est pas un vain mot même si elle sert des "amitiés" parfois très intéressées car, d’un autre côté, les dénonciations les plus lâches et les plus sordides sont rappelées sans ambiguïté aucune.
Tout le monde sait en effet - le gouvernement chinois le premier malgré son silence à ce sujet - l’abomination qu’a été la Révolution culturelle qui a brisé tant d’êtres. Comme par hasard, c’est sur cette époque que Qiu revient souvent, pour ne pas oublier. Et c’est ainsi qu’apparaît dans l’un des romans le personnage de l’écrivain Peng Quan, classé "contre-révolutionnaire historique" en 1949 et qui a cessé d’écrire même après sa réhabilitation : « Au bout de trente ans d’autoréforme  et d’autocritique forcées, il n’était pas exclu que le lavage de cerveau eût totalement réussi. Il ne restait rien du talentueux essayiste des années 40. » Simplicité du style et sécheresse de la phrase pour traduire l’horreur de l’asservissement d’une pensée à une idéologie.

Aussi gourmet que Pepe Carvalho[1], possédant le même humour un brin cynique que Montalbano[2], l’inspecteur principal Chen n’a rien de l’égocentrisme d’un Adamsberg[3] et, sans être un battant, est tout le contraire d’un perdant. Amoureux de la poésie, tout comme son père littéraire, il tente de protéger ses rêves d’amour 

Eaux : regards mobiles,
Monts : sourcils froncés.
Où va-t-il mon ami ?
Au lieu charmant plein de regards et de sourcils.
(WANG Guan, sous la dynastie Tang) ;

mais aussi de repli sur soi, de renoncement

Depuis longtemps je regrette de ne plus m’appartenir,
Quand oublierai-je les soucis de mes activités ?
Le vent nocturne est calme et l’eau frémit à peine.
(SU Dongpu, sous la dynastie Song).

La grande originalité de ce personnage est en effet le lien constant qu’il établit entre le quotidien et la poésie. Il fallait oser prendre le prétexte du polar pour présenter une anthologie de poésie chinoise ! Une contradiction de plus ? Non, une richesse, vous dis-je.



Les enquêtes de l’inspecteur Chen parues aux éditions Liana Levi et du Seuil
Mort d’une héroïne rouge, 2000, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fanchita Gonzalez Battle (Seuil, "points" n° 1060)
Visa pour Shangaï, 2003, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Aline Sainton (Seuil, "points" n° 1162)
Encres de Chine, 2004, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claire Mulkai (Seuil, "points" n° 1436)
Le très corruptible mandarin, 2006, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Françoise Bouillot (Seuil, "points" n° 1703)
De soie et de sang, 2007, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fanchita Gonzalez Battle



[1] Personnage créé par l’Espagnol Manuel Vázquez Montalbán.
[2] Personnage créé par l’Italien Andrea Camilleri.
[3] Personnage créé par la Française Fred Vargas.

samedi 19 mai 2012

Un film : Arthur Rimbaud. L'homme aux semelles de vent (Marc Rivière)

Arthur Rimbaud. L'homme aux semelles de vent


Film français de Marc RIVIERE (1995)


Lorsque j'habitais en Suisse, j'ai entendu parler d'un film sur Rimbaud après l'écriture, mais je n'ai jamais eu l'occasion de le voir. J’ai finalement acheté le DVD il y a six jours et attendais le moment idéal pour cette rencontre. Ce fut hier.

Révélation
Laurent Malet EST Arthur Rimbaud. Cette équation m’a frappée dès le début comme une évidence. Je voyais Rimbaud, il était là dans mon salon et j’avais la gorge nouée : sa moue dédaigneuse, ses yeux de feu, son empressement à aller de l’avant, sa course infatigable dans et vers le désert. Que cherchait-il ? Que fuyait-il, comme le lui demande le négociant Barney pour qui Rimbaud travaille un temps ? Rimbaud ne répond pas et quitte la pièce à grandes enjambées. C’est un Rimbaud muet, lassé des mots, comme revenu de leurs sortilèges. Et pourtant. Quels regrets, quels espoirs, quelles peurs cache-t-il derrière ce silence, derrière cette rage de ne surtout rien dire ?

Heurts
Rimbaud n’aime pas les chiens. Pire, il les hait et les massacre. Scène dure et incompréhensible car Rimbaud ne parle pas : il hurle, clame son dégoût de ces bêtes qu’il assimile à des charognes.
Rimbaud est agressif. Il frappe, se bat avec une violence animale. Il est aussi méprisant. Quand la femme de Barney lui tend un exemplaire d’Une saison en enfer que lui a donné Bourde, un ancien camarade de collège, il le jette par terre. Choquée, en colère, elle lâche : « Si monsieur Bourde vous voyait aujourd’hui, il réaliserait sa méprise. Vous n’êtes pas le jeune homme qu’il avait connu autrefois. Après tout, Rimbaud est un nom très répandu. Le garçon dont il m’avait parlé était un être sensible, qui savait écrire des vers. Vous n’avez rien à voir avec lui. » Les lèvres de Rimbaud tremblent mais il se détourne vite et continue sa route. Il a déjà oublié. Il est dans son obsession du moment : aller à Boubassa.
Rimbaud se ment à lui-même. Refusant de façon catégorique toute allusion à sa vie de poète, à la vue du cadavre de l’explorateur Lucereau, il hurle pourtant dans le désert « Pourquoi tout cet enfer ? », exprimant sa fureur en jetant des pierres, et blessant cette terre qu’il aime tant.
Rimbaud est obsédé par l’idée de faire fortune. Il compte et recompte l’argent qu’il a investi puis perdu. Il pinaille et marchande, à la limite du pathétique.
Est-ce que tout cela me choque ? Non. Depuis le début du film, je le suis. Je ne cherche pas à le comprendre, encore moins à le justifier. Je le suis, c’est tout. Je vis une expérience unique, mieux, un miracle : Rimbaud me laisse pénétrer dans son intimité, dans ce désarroi que je comprends sans pouvoir l’expliquer. Je me fais toute petite, j’ai trop peur qu’il me voie et me dise de partir, d’arrêter de le regarder. Rimbaud est somme toute extrêmement pudique.

Mais où sont les neiges d’antan ?
Le poète a disparu. J’ai même le sentiment qu’il le hait. Ont disparu aussi le blé qui le picotait, l’aube d’été qu’il embrassait, les lyres de ses souliers, le prisme des voyelles, les fleurs blanches qui frissonnaient, les haillons d’argent. Ils ne sont plus là, Rimbaud les a reniés. Il en avait le droit, il les avait créés.
Est-ce que je le regrette ? Est-ce que je lui en veux ? Non. J’aimais le poète. Tout au long du film, j’apprends aussi à aimer cet homme hagard, fuyant ce qu’il rêvait d’être. Ou pas. Cet homme épris de liberté s’est peut-être trompé sur ce qu’il cherchait, voire sur le sens même du mot « liberté ». Mais qui suis-je pour le juger ? Sait-on vraiment ce qu’est la liberté ?

Sanglots
Oh les larmes de Rimbaud agonisant, pleurant « Je veux retourner là-bas ! ». Je donnerais tout pour lui offrir cet ultime mirage. Qu’importe ce qu’il cherchait au fond « là-bas », qu’importe ce qu’il fuyait « ici ». Ce qui compte finalement, ce sont les larmes de Rimbaud parce que ce sont aussi les miennes.
Tout à coup, je me souviens de la remarque d’une étudiante alors que nous étudiions le Dom Juan de Molière. Je demandais à la classe ce que signifiait pour eux la mort de Dom Juan ; cette étudiante m’a répondu : « La mort de Dom Juan, c’est la mort de notre liberté » ; je fus envahie par une immense tristesse. C’était vrai, comme ce sentiment maintenant que les larmes de Rimbaud, ce sont les miennes, et donc les vôtres.
Que pleurons-nous ? Peut-être tout simplement le fait de ne pas être la matière de nos propres rêves.

« L’Eternité / C’est la mer mêlée / Au soleil », écrivait-il. Je me dis qu’il l’a enfin retrouvée. Une vague de bonheur me submerge, comme un sentiment de justice.

jeudi 17 mai 2012

Llanto por Carlos Fuentes


Mon don Quichotte porte depuis hier un brassard noir : il pleure Carlos Fuentes, l'un de ses plus grands admirateurs.

Moi aussi.

J'ai rencontré l'oeuvre de cet écrivain mexicain pendant ma licence d'espagnol ; nous avions au programme La muerte de Artemio Cruz. Je ne pourrai jamais oublier le choc littéraire que ce roman a signifié pour moi, choc que je n'ai revécu qu'en de malheureusement trop rares occasions (La Vie silencieuse de Mariana Ucria de Maraini, les poèmes de Jean de la Croix, Le cavalier suédois de Pérutz, Señas de identidad de Goytisolo, La Chouette aveugle de Hedayat). Rien que pour cela, la mort de Carlos Fuentes me touche et me peine.

Mais j'aimais aussi l'homme, son attitude face au monde, ses convictions ; son élégance aussi, cette forme de noblesse qui possède ce je ne sais quoi qui m'attire depuis toujours.

Je ne veux pas parler de Fuentes, pas faire d'étude circonstanciée de son oeuvre (d'ailleurs j'en serais bien incapable). Peut-être relirai-je seulement La muerte de Artemio Cruz et vous en parlerai.  Aujourd'hui, je veux juste ici dire ma profonde tristesse et partager mon deuil avec tous ceux qui apprécient l'homme et l'oeuvre.

mardi 1 mai 2012

Des livres : McCall Smith et Precious Ramotswe

Alexander McCALL SMITH
(Né en 1948)

 

Precious Ramotswe,
première femme détective du Botswana



Quand le père de Precious Ramotswe décède, il lui laisse en héritage un beau troupeau de bétail. Soucieuse de ne pas dépenser cet héritage gagné à la sueur du front de ce père adoré, elle charge un ami de confiance resté au village de le faire prospérer mais en vend une partie, suffisamment pour réaliser son rêve et faire ainsi fructifier un autre aspect du legs paternel, son talent pour l’observation et sa compréhension très personnelle de la vie. C’est ainsi que la jeune femme monte à Gaborone, la capitale, et ouvre la première agence de détective dirigée par une femme.

Mma Ramotswe est un personnage créé par l’Ecossais Alexander McCall Smith, et est déjà l’héroïne de douze romans. Si la vie que vous menez vous stresse, si des problèmes vous font perdre foi en l’avenir, si l’égoïsme et l’agressivité de la gent humaine vous attristent, lisez les aventures de cette femme courageuse mais avant tout généreuse et pleine de bon sens, d’une intelligence inouïe car elle n’a peur de rien, et surtout pas du pire de la nature humaine. Mma Ramotswe comprend sans excuser, condamne sans exclure.

Je vous entends d’ici : « Encore un personnage pétri de bons sentiments ! » Et vous me citez Gide qui a affirmé, à raison d’ailleurs, qu’on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments. Je vous arrête immédiatement : il ne s’agit pas ici de morale simpliste. Les affaires – pas toutes criminelles, je tiens à le préciser d’emblée – auxquelles Precious est confrontée ne sont pas très reluisantes pour le genre humain. Nous sommes au Botswana, et l’auteur nous révèle ce petit pays situé au nord de l’Afrique du Sud qu’il connaît bien pour y avoir vécu et travaillé pendant de nombreuses années, après avoir grandi au Zimbabwe.

Pourtant, la première chose qui frappe dans cette œuvre, c’est un amour immense (et touchant) pour un pays, amour qui pour être naïf n’en est pas moins revendicateur. Notre détective sait très bien ce qui pourrait le détruire (sida, sorcellerie, corruption, trafic d’organes, pauvreté) ; cela, elle le combat de toutes ses forces et ses compétences. Le Botswana, c’est l’Afrique telle que les médias ne nous la montrent pas, une Afrique idéalisée sans doute – je ne sais pas, je n’y suis malheureusement jamais allée – mais une Afrique qui revendique le bien-fondé de ses traditions, coutumes et art de vivre.

Quant aux personnages, ils ont une telle présence que vous avez l’impression qu’ils pourraient se matérialiser d’un instant à l’autre.
Tout d’abord Mma Ramotswe : grâce à elle, j’ai notamment découvert le thé rouge et l’ai adopté. Dans certaines de mes rêveries, il m’est arrivé plus d’une fois de désirer m’asseoir sur le pas ombragé de sa porte pour en déguster une tasse avec elle, l’écouter me parler de son père, entendre dans ses silences sa blessure initiale, celle qui l’a rendue si forte et indestructible, revendiquer sa « constitution traditionnelle ». Quand Mma Ramotswe est là, elle vous apporte la paix tout simplement parce qu’elle vous réconcilie avec vous-même.
Autour d’elle gravitent des personnages tout aussi attachants : sa secrétaire Mma Makutsi, le garagiste J.L.B. Matekoni qui deviendra son mari, son amie Mma Potokwane, la directrice de l’orphelinat, les ineffables stagiaires du garagiste, Charlie et Fanwell. A eux tous, ils glorifient les choses insignifiantes : les chaussures de Mma Makutsi lui tiennent de longs discours ; Rra Matekoni ne cesse de voir dans la mécanique d’une voiture un reflet de l’humanité ; les adolescents Charlie et Fanwell ont la superficialité, la maladresse, l’égoïsme et la violence qui correspondent à leur âge ; le cake de Mma Potokwane est si bon qu'on lui pardonne en partie son caractère tyrannique.
Grâce à eux, on sourit, on rit, on s'agace, on s’étonne, on s’émerveille.

Pour ceux qui veulent prolonger le plaisir, sachez qu'Anthony Minghella a créé pour la BBC une série télévisée avec la chanteuse de soul Jill Scott dans le rôle principal, Anika Noni Rose dans le rôle de Mma Makutsi et Lucian Msamati dans le rôle de J.L.B. Matekoni. Elle innove en incluant un personnage qui n’apparaît pas dans les romans, BK, le voisin coiffeur dont le salon porte le nom très mccallsmithien de "Last Chance Hair Salon". Il est interprété par Desmond Dube, chanteur et acteur sud-africain.  
Du 4 au 25 août 2011, Arte a diffusé cette série sous le titre L’Agence n°1 des dames détectives.

Les romans comme la série sont autant d’invitations à flemmarder et à prendre le temps de réfléchir. En ces temps de rentabilité érigée en dogme, je trouve cela reposant. Surtout, il est fort utile de rappeler que ce qui est rentable pour certains ne l'est pas forcément pour d'autres. Par ailleurs, l’esbroufe est malheureusement trop souvent le corollaire de la soi-disant rentabilité. Je ne suis pas dupe. J’espère que vous non plus.

Série télévisée inspirée des romans d’Alexander McCall Smith

Les enquêtes de Mma Ramotswe aux Editions 10/18, traduites de l’anglais (Grande-Bretagne) par Elisabeth Kern
Mma Ramotswe détective (The No. 1 Ladies' Detective Agency, 1998)
Les Larmes de la girafe (Tears of the Giraffe, 2000)
Vague à l’âme au Botswana (Morality fir Beautiful Girls, 2001)
Les Mots perdus du Kalahari (The Kalahari Typing School for Men, 2002)
La Vie comme elle va (The Full Cupboard of Life, 2004)
En charmante compagnie (In the Company of Cheerful Ladies, 2004)
1 cobra, 2 souliers et beaucoup d’ennuis (Blue Shoes and Happiness, 2006)
Le bon mari de Zebra Drive (The Good Husband of Zebra Drive, 2007)
Miracle à Speedy Motors (Miracle at Speddy Motors, 2008)
Vérité et feuilles de thé (Tea Time for the Traditionally Built, 2009)
Un safari tout confort (The Double Confort Safari Club, 2010)
Le Mariage avait lieu un samedi (The Saturday Big Tent Wedding Party, 2011)

vendredi 27 avril 2012

Un film : Shower (Zhang Yang)

Shower
(洗澡)


Film chinois de ZHANG Yang (1999)

 
Ce film raconte les relations existant entre un père, Maître Liu, et ses deux fils : Da Ming, l’aîné, est parti en quête de reconnaissance sociale qu’il a d'ailleurs obtenue ; Er Ming, le cadet, simple d’esprit, est resté auprès de son père. Ce dernier tient l’un des derniers établissements de bains publics traditionnels de Pékin. Un jour, Er Ming envoie à son frère un dessin : Da Ming croit comprendre que son père est malade et rentre à Pékin.
Très vite, il se sent comme un intrus. En effet, le couple formé par le père et son fils cadet est tout en connivence et complicité. Même si Er Ming ne peut cacher sa joie de retrouver son frère aîné, le père semble mécontent de l’arrivée soudaine de ce fils qui l’a renié. Da Ming se contente alors d’être le spectateur d’une relation filiale qu’il n’a pas su valoriser. Toutefois, sa douleur est rentrée et ne se traduit que dans les regards qu’il pose sur son frère et son père bien sûr, mais aussi sur les clients du bain qui, il le comprend vite, forment avec les siens une famille chaleureuse et solidaire. Da Ming traverse ainsi le film en solitaire, solitude qui culmine quand, à la mort du père, il annonce à sa femme que son frère est simple d’esprit et qu’il va devoir le prendre chez lui : elle lui raccroche au nez.
C’est justement ce frère qui va le réconcilier avec lui-même. Certes, le simple d’esprit à l’intelligence émotionnelle plus élevée que les autres est un thème classique, mais ce n’est pas uniquement cela. Er Ming est l’héritier de son père, au sens le plus littéral du terme : il a hérité de lui sa chaleur humaine, son sens mais aussi son goût de la communication, sa joie de vivre aussi, ainsi qu’une forme de simplicité qui rend ridicule toute ambition autre que celle de vouloir être « quelqu’un de bien ». C’est cet héritage que révèlent en contrepoint toutes les scènes avec les clients du bain, empreintes d’une telle tendresse et d’une telle délicatesse qu’elles vont finalement réveiller chez Da Ming la nostalgie d’une enfance et d’une adolescence dont on devine qu’il ne les a pas estimées à leur juste valeur.
On pourrait dire que Shower est un film initiatique, mais à rebours, une revalorisation des origines en quelque sorte. Il est par conséquent aussi une dénonciation de la modernité posée en dogme, vide de sens et d’affect, inhumaine enfin. Pendant tout le film, on a ainsi l’impression que le bain mais aussi tout le quartier sont autant de havres dans « cet enfer moderne » : ils sont pourtant voués à la démolition…
Fable poétique, peut-être nostalgique d’une Chine des traditions millénaires, Shower est pourtant un film résistant car empli d’espoir : O sole mio !
ZHANG Yang

dimanche 8 avril 2012

Un livre : Les dernières volontés de sir Hawkins (Jesus del Campo)

Jesús del CAMPO
(né en 1956)

 

Les dernières volontés de sir Hawkins
(Las últimas voluntades del caballero Hawkins)


Sir Hawkins, homme qu’on devine dans la force de l’âge, s’est retiré dans une auberge au bord de la mer, quelque part en Angleterre. Il y vit avec sa gouvernante et cuisinière Mrs. Collins. Nous sommes à la fin du XVIIIe siècle et « la silhouette torve du Corse dont tout le monde parle » s’apprête à assombrir le paysage temporel. Cela n’empêche pas notre sir de s’intéresser à ce « savoir nouveau en ébullition en France, susceptible de transformer radicalement les pensées de tous les hommes ». C’est ainsi qu’il décide que son premier hôte sera français : Louis-Guillaume Brossac, rencontré à Oxford, fait donc son entrée dans l’auberge et accepte de donner des cours de français à notre narrateur. Il l’aide, entre autres, à « pénétrer les mystères du subjonctif, cette rareté dont la langue anglaise a su admirablement se passer ».
Vont donc se croiser dans cette auberge différents hôtes qui ont tous un point en commun : ils racontent des histoires, la leur ou celle de personnes qu’ils ont eu l’occasion de rencontrer. A tel point que, au fil du temps, l’auberge va acquérir une réputation de « nid de conspirateurs au service de l’imagination ». Avec ces récits (qui respectent notre bonne vieille tradition orale mais qui font aussi écho à ce nouveau conte philosophique auquel notre Voltaire bien aimé est en train de donner ses lettres de noblesse), sir Hawkins comprend que la conversation est un élément fondamental de cette modernité qui se met en place, qu’elle est l’axe crucial par lequel les hommes peuvent échanger leurs expériences et leurs points de vue, et par lequel par conséquent, la tolérance et l’ouverture d’esprit peuvent éclore.
Dans la première partie, l’exemple le plus parlant - si je puis me permettre - en est peut-être le récit de l’Ecossais Alasdair McLairg, conté à ces Anglais contre lesquels il a lutté et qu’il considère encore un peu comme des êtres maléfiques pour sa chère terre. C’est qu’il a ses raisons McLairg. Ne raconte-t-il pas comment l’un de ses ancêtres est mort foudroyé sur place parce qu’il avait assisté à un toast qui souhaitait longue vie au roi du pays honni ? Il a alors bien raison de s’abstenir quand ses compagnons décident de faire une fête pour l’anniversaire du roi Georges : au moment du toast, il monte dans sa chambre ; tous ses compagnons approuvent cette sage décision.
La deuxième partie est placée sous le signe de l’amour et le lien avec le fil narratif est le temps, ce temps qui dévore les sentiments en éloignant les uns des autres ceux qui s’aiment. Mais source du mal, le temps en est aussi le remède : « Et la vie suivit son cours, sans la moindre intention de m’attendre », affirme le narrateur. Sir Hawkins se console de la perte de ce qu’il considère comme son grand amour dans l’ivresse de « petites amourettes » jusqu’à commettre plusieurs impairs qui lui font comprendre qu’il a encore beaucoup à apprendre de ce sentiment qui le ronge. Mais le temps n’est pas le seul remède au mal d’amour, il y a aussi le voyage, comme celui qu’entreprend une jeune aristocrate bourguignonne dont le fiancé a été tué lors d’une révolte d’esclaves en Martinique. Il arrive toutefois un moment où Béatrice-Charlotte Beaumont de Faubourg comprend que pleurer un être mort, aussi cher fut-il, n’est rien au regard d’aimer les vivants. Elle fait part de ses réflexions à son hôte… La boucle est bouclée et l’amour devient une des formes d’apprentissage de la vie, tout comme la lecture, tout comme ces récits que les hôtes continuent de se raconter pour essayer de comprendre le monde qui les entoure, ce monde en mue de la fin du XVIIIe siècle.
L’amour reste présent dans la troisième partie puisque, n’est-ce pas, apprendre à vivre est aussi important que d’apprendre à aimer. Toutefois, dans cette dernière partie, domine un sentiment de vide, ou plutôt une certaine forme de détachement. Tout d’abord, l’auberge va peu à peu se vider de ses hôtes. En fait, dans cette dernière partie de ses mémoires, sir Hawkins saisit lentement le but caché de ces histoires racontées et ajoutées ainsi au patrimoine commun de l’humanité (Lecteur, n’oublie pas que, grâce à ces mémoires, ces histoires traversent le temps pour arriver jusqu’à toi). Elles participent de la transmission d’une « formule secrète », et procurent à sir Hawkins (et donc à toi aussi, Lecteur) « la sensation que le mystère est une science déchiffrable ». Mais pour comprendre en quoi réside cette formule, il faut lire le livre.
La prose de sir Hawkins est tout en clair-obscur. Elle fouille les mots et les phrases comme les histoires racontées fouillent l’âme humaine. C’est aussi une prose contemplative et picturale qui laisse une immense place au rêve : « Ici, l’activité primordiale est simplement d’être, comme si la contemplation de ce qui nous entoure était une activité en soi, et plus intense que les autres. Comme si le paysage qui nous entoure avait besoin de nous pour être complet, et nous de lui ». C'est tout le mérite de l'auteur d'avoir su faire revivre cette prose dix-huitiémiste dont l'ironie (ici teintée d'humour anglais, donc double puisque c'est un Espagnol qui écrit) n'est pas le moindre attrait.
Quant à ces aventures que sir Hawkins a vécues dans son adolescence et qu'il affirme à plusieurs reprises vouloir oublier (comme c’est étrange, cela rappelle un certain village de la Manche qui provoqua en son temps un identique désir d’amnésie ; curieuse chose décidément que le souvenir), faites appel à vos réminiscences de lectures d’enfant.

Traduit de l’espagnol (Espagne) par Marianne Million, José Corti, 2005, 225 pages

samedi 31 mars 2012

Un film : La visite de la fanfare (Eran Kolirin)

La visite de la fanfare
(ביקור התזמורת)


Film franco-américano-israélien d’Eran KOLIRIN (2007)


La fanfare de la police d’Alexandrie arrive en Israël, invitée pour l’inauguration d’un centre culturel arabe. Tout semble pour le mieux dans le meilleur des mondes. C’est ce qu’on croit. Premier hic : à l’aéroport, personne n’est là pour l’accueillir. Deuxième hic : à cause d’un problème de prononciation (la langue arabe ne connaît pas le son ʺpʺ), la fanfare se retrouve dans un bled paumé à la frontière du Neguev. Troisième hic : il n’y a pas de car avant le lendemain. Quatrième hic : dans ce bled, il n’y a pas d’hôtel. Nos musiciens sont alors obligés d’accepter l’hospitalité des habitants. C’est l’histoire de cette nuit que nous raconte le film.

Je l’ai vu à sa sortie en salle en France. A la fin, je ne pouvais que m’exclamer : « Un pur moment de poésie ! » J’étais sous le charme mais ne savais pas très bien pourquoi. Trois jours plus tard j’y ai traîné trois amis : ce fut le même éblouissement, partagé par tous. Cette fois-là, j’ai compris que sa lenteur est sa force, ce qui est rare pour un film. Elle laisse au spectateur le temps de l’émotion, et a le même effet que la Nature sur Rimbaud ; je pense à ce vers de Sensation : « Je ne parlerai pas, je ne penserai rien / Mais l’amour infini me montera dans l’âme ». J’ai eu en effet l’intime conviction que l’unique sujet de ce film, c’est l’amour : l’amour pour la musique, l’amour d’un homme pour son fils mort en partie par sa faute (un Sasson Gabbaï bourré de talent), la quête d’amour d’une femme sensuelle et généreuse (magnifique Ronit Elkabetz), l’amour pataud du jeune Papi (un Slomi Avraham plus qu’ahuri) et la leçon d’amour que lui donne Khaled (voluptueux Saleh Bakri). Cette dernière scène tient du tragi-comique ; rien que pour elle, le film vaut cent fois la peine d’être vu. Mais il y a aussi le désir d’exprimer l’amour, celui de Simon le clarinettiste (touchant Khalifa Natour) qui en est toujours à l’ouverture du concerto qu’il rêve de conclure sans toutefois y parvenir. Et in fine l'immense solitude de tous ces personnages « amoureux de l’amour ».

Quand je l’ai revu en 2009 (entretemps j’avais acheté le DVD), j’ai compris en quoi résidait sa poésie : les acteurs, le décor, la musique contribuent à donner une tonalité douce-amère qui réussit pourtant à transmettre un espoir infini. Surtout, j’ai retenu mon souffle quand, à la fin du film, Sasson Gabbaï abaisse sa main et fait ainsi exploser la musique ; c’est dans le gros plan sur sa main qu’est résumée sa passion pour son métier et, de la sorte, son bonheur d’être au monde. Cette révélation m’a frappée en plein cœur comme une leçon de modestie.

En novembre 2011, je l’ai revu pour la quatrième fois. Cette fois, ce que j’ai retenu, c’est la réflexion d’un des habitants au clarinettiste : « C’est peut-être comme ça que ton concerto se termine : ni tristement ni joyeusement, mais avec des tonnes de solitude. » Ce paradoxe entre le tonitruant du ʺtʺ et la limpidité du ʺlʺ (« tons of loneliness » en version originale) révèle toute la complexité de l’âme humaine. Tout à coup, je pense à ces vers de Baudelaire : « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. / Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants, / Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,  / Et d’autres, corrompus, riches et triomphants, / Ayant l’expansion des choses infinies ». Le concerto de Simon me semble alors empreint de la discordance contenue dans la diérèse, dans ce désir à la fois d’élévation et d’immobilisme.

A ce stade de cette chronique, j’ai la très nette impression qu’on ne peut parler de ce film que par étapes. Les nombreux silences entre les différents dialogues laissent en effet de la place à la réflexion. C’est pourquoi, je ne peux me défaire du sentiment que le film pénètre en nous et nous envahit. Pour moi, en tout cas, il est comme une complainte obsédante.
Quoi qu’il en soit, après ce quatrième visionnage, il apparaît évident que La Visite de la fanfare arrive en seconde place de mon panthéon cinématographique après Les Sept samouraïs de Kurosawa. Rien à voir, me direz-vous. Allez savoir !

Suite au prochain numéro. En attendant, voici une des bandes annonces :

 
Eran Kolirin

Un livre : Rêves de garçons (Laura Kasischke)

Laura KASISCHKE
(Née en 1961)

 

Rêves de garçons
(Boy Heaven)

Kristy Sweetland - vous comprendrez au cours de la lecture combien son nom de famille est ironique - a dix-sept ans à la fin des années 1970. Comme tous les étés, elle part avec sa meilleure amie Désirée au camp des pom pom girls de Blanc Cœur. Là, elles se lient d’amitié avec Kristi, une compagne de chambrée. Un jour, les trois adolescentes décident de faire un tour dans la Mustang de Kristy. Dans une station service, elles croisent deux jeunes adolescents qui les suivent dans leur break. Ce qui se passe ensuite ne sera révélé qu’à la fin du livre. Entre temps, vous aurez lu les 237 pages des quinze premiers chapitres dans l’attente de ce « quelque chose d’atroce » annoncé par Kristi vers le premier tiers du livre. Quant aux seizième et dix-septième chapitres, ils révéleront ce que Kristy Sweetland est devenue, et vous serez alors peut-être saisis par un sentiment d’horreur. C’est tout ce que je peux vous dire.

En lisant la confession de Kristy Sweetland - car il s’agit bien de cela -, le lecteur replonge dans son adolescence. Ou plutôt, celle-ci remonte à la surface, avec ses peurs et ses angoisses, son inconscience et son insouciance, mais surtout avec sa cruauté. En lisant le roman de Kasischke, j’ai été moi-même étonnée de me rappeler si nettement certains éléments de ma propre adolescence. Je croyais l’avoir oubliée. Je croyais que, devenue femme, j’avais laissé pour toujours derrière moi cette espèce de chrysalide fragile qu’avait été cette période. Mais non. C’est l’un des grands mérites de ce roman que de nous la rappeler. De nous rappeler que ce que nous sommes devenus s’est forgé pendant cette période trouble au cours de laquelle notre personnalité tâtonne. Ce qui sort de la chrysalide n’est pas forcément ce à quoi on s’attendait ; il arrive parfois que nous découvrions que nous ne sommes pas ce que nous pensions être. Ainsi, Kristy Sweetland.

Par ailleurs, les émois de l’adolescence féminine sont nettement pointés, admirablement mis en phrases courtes qui font mouche à chaque fois. J’admire ce talent de l’écrivaine, capable en se concentrant sur un personnage, de toucher à l’universel, féminin en tout cas.

Sur la mort : « Je pensais que contrairement au reste du monde, je ne mourrais jamais. »
Sur le défi : « Malgré les avertissements de ma mère, il m’arrivait de jeter un coup d’œil au soleil (…), une source d’énergie bouillante et incommensurable dans le ciel, que je mourais d’envie de voir. » Chers lecteurs de cette chronique, pensez à La Rochefoucauld et à son « Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement. »
Sur la relation aux autres : « Je souriais spontanément depuis mes six ans. »
Sur la quête de soi-même : « Je n’arrivais pas à me débarrasser de l’impression qu’un autre moi se trouvait là-bas (…), un moi que je ne pouvais pas contrôler, un moi qui ne savait même pas que j’existais. »
Sur les garçons : « Ils ne sont pas comme on se les est imaginés. »
Sur la vie : « Si j’avais été au lycée de Forest Hills ou si mon père n’était pas mort, ou si ma mère n’avait pas épousé mon beau-père, ou si je n’étais jamais née, ou si j’étais morte avant que Désirée et moi nous soyons rencontrées… »
Sur la blessure : « Le ton sur lequel [Désirée] prononça le mot "débile" me fit l’effet d’une gifle, mais indolore, comme si elle voulait le dire depuis longtemps, qu’elle le pensait, peut-être depuis des années. »

Ce roman est un voyage dans le temps, mais un temps qui ressemble au purgatoire - du moins tel que je l’imagine -, un espace temporel où rien n’est sûr, où tout peut arriver, où le miroir des certitudes peut se briser. Si c’est le cas, il faudra faire avec et recoller les morceaux. Sans cela, il est possible que le regret et le remords nous poursuivent à tout jamais…


Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Céline Leroy, Christian Bourgois, 2007, 246 pages

dimanche 25 mars 2012

Des livres : Giménez-Bartlett et Petra Delicado

Alicia GIMÉNEZ-BARTLETT
(Née en 1951)


Les enquêtes de l'inspectrice Petra Delicado


Petra Delicado, avocate de formation, la quarantaine, sans enfant, deux fois divorcée, languit dans le service de documentation d’un commissariat de Barcelone. Nous présente-t-on encore un personnage de looser, féminin cette fois ? Non, car Petra a autre chose à faire que de s’attendrir sur elle-même. En effet, les enquêtes que lui confie son supérieur, le commissaire Coronas, ne lui laissent pas beaucoup de temps pour faire du sentiment et d’ailleurs, elle n’aime pas cela. C’est une femme rationnelle, d’aucuns diraient froide, qui croit en son métier (qu’elle n’a pourtant pas vraiment choisi), même si parfois l’horreur qu’elle trouve sur son chemin désarçonne ses illusions sur le genre humain (et elle en a !) au point de se replier sur elle-même dans sa jolie maison de la banlieue barcelonaise.

Elle a aussi la chance d’avoir pour adjoint Fermín Garzón, milieu de la cinquantaine, veuf avec un fils qui vit aux Etats-Unis, et avec lequel il n’a pas vraiment d’atomes crochus. A première vue aussi différents l’un de l’autre que peuvent l’être Laurel et Hardy, Petra et Fermín vont pourtant former une équipe très complémentaire. En premier lieu, tous deux sont des solitaires dans l’âme. Ensuite, Petra est consciencieuse et persévérante, quand Garzón est obstiné et bardé d’expérience. Par ailleurs, ils sont tous deux de bons vivants et vont souvent chercher l’inspiration devant un petit verre accompagné d’une tapa (pues, cómo no !). Tous deux désirent retrouver l’amour et saisiront toutes les opportunités qui se présenteront, sans se laisser abattre par les échecs ou les erreurs. Enfin, ils ont un solide sens de l’humour ! Certes, il y a quelques frictions car Petra n’aime pas que son adjoint se permette des réflexions qu’elle trouve déplacées. Pourtant, il a souvent raison, Garzón. Elle le sait, mais c’est une femme fière, un brin orgueilleuse. Comment je sais qu’elle le sait ? Eh bien, tout simplement parce que c’est elle-même qui raconte ses enquêtes… et ses "états d’âme".

Les affaires qu’on lui demande de résoudre sont assez sinistres. Pour exemples, les trois premières. Dans Rites de mort, on lui demande d’élucider le viol suivi de meurtre d’une jeune fille sur le bras de laquelle l’assassin a tatoué une étrange fleur. Dans Le Jour des chiens, elle doit chercher le meurtrier d’un inconnu battu à mort et retrouvé dans une ruelle sordide. Le seul témoin du crime est le chien de la victime, et Petra découvrira le monde assez spécial des éleveurs de chiens de combat mais sera aussi confrontée à la réalité sociale de l’Espagne de la fin des années 1990. Dans Les Messagers de la nuit, après avoir servi d’ambassadrice de la police espagnole lors d’une interview télévisée, elle recevra des paquets contenant des pénis humains. Cette enquête la mènera à Moscou où elle prendra conscience des liens entre la mafia russe et une secte, puis de l’étendue de cette dernière, en Espagne notamment.

Le personnage de Petra Delicado est attachant pour plusieurs raisons.
1.    Ses contradictions sur la place et les aspirations des femmes dans nos sociétés : « J’ai regardé une femme au foyer élégante, plus ou moins de mon âge, qui entrait un peu rêveuse dans un magasin de vêtements pour enfants. Bien sûr, c’était ça le bonheur, s’asseoir et voir comment tes enfants font leurs dents au lieu d’errer comme un pendule en cherchant à savoir pourquoi y’en a à qui on coupe la bite ! »
2.   Sa prise de conscience des limites humaines. Petra doit parfois constater les défaillances du système pénal. Elle livre alors aux lecteurs ses réflexions de juriste (sa formation initiale) et se heurte aux insuffisances de la justice.
3.   Son désir de foi : « Je suis un officier de police à qui il importerait peu d’entrer au couvent. La discipline, je l’ai déjà, il ne me manquerait que la paix », répond-elle à un prêtre qu’elle est amenée à interroger pour l’une de ses enquêtes. Etonnant dans la bouche d’une femme pour laquelle l’exercice de la raison est la seule possibilité de ne pas se perdre.
4.   Son côté fleur bleue : sensible à la gente masculine et assumant pleinement la nécessité de la plénitude de la chair, elle n’en reste pas moins une sentimentale de première et fonce dans les topiques sans craindre le ridicule. C’est ainsi qu’elle nous décrit son amant russe (l’inspecteur avec lequel elle collabore dans Les Messagers de la nuit) comme un être sorti tout droit d’un roman de Tolstoï : « A ses côtés j’avais l’impression d’être Anna Karénine avec le comte Vronski, seulement un peu moins angoissée. »

Pensant à Petra, je ne peux m'empêcher de penser à Pepe Carvalho, mort en 2003 avec son créateur, Manuel Vázquez Montalbán. Pepe et Petra ne se sont jamais rencontrés mais j’aime à penser que le célèbre détective aurait apprécié sa concitoyenne. Car, in fine, ce qui rend Petra attachante, c'est ce qu'elle partage avec son collègue barcelonais, à savoir un potentiel infini de compassion.


Les enquêtes de Petra Delicado aux éditions Payot / Rivages
Rites de mort (Ritos de muerte), traduit de l’espagnol par Marianne Millon, 2000
Le Jour des chiens (Día de perros), traduit de l’espagnol par Marianne Millon, 2002
Les Messagers de la nuit (Mensajeros de la oscuridad), traduit de l’espagnol par Marianne Millon, 2003
Meurtres sur papier (Muertos de papel), traduit de l’espagnol par Marianne Millon, 2004
Des serpents au paradis (Serpientes en el paraíso), traduit de l’espagnol par Alice Déon, 2007
Un bateau plein de riz (Un barco cargado de arroz), traduit de l’espagnol par Olivier Hamilton et Johanna Dautzenberg, 2008
Un vide à la place du cœur (Nido vacío), traduit de l’espagnol par Olivier Hamilton et Johanna Dautzenberg, 2010