lundi 24 septembre 2012

Un livre et un film : The Commitments (Roddy Doyle)

Roddy DOYLE
(Né en 1958)

 

The Commitments
(The Commitments)



Comme sans doute beaucoup d’entre vous, j’avais vu dans les années 1990 les films The Snapper (1993) et The Van (1997) de Stephen Frears. Je savais que c’était une trilogie et qu’il me manquait le premier, The Commitments d’Alan Parker (1991). Je savais aussi que ces films étaient inspirés d’une trilogie écrite par le romancier irlandais Roddy Doyle. Au cours des années qui ont suivi, j’ai revu plus d’une fois The Snapper qui est le préféré des deux que je connais, et me disais à chaque fois que je devrais voir celui qui manquait. Le temps passa…
Il y a quelques semaines, alors que je traînais du côté du boulevard Voltaire, je suis tombée sur une librairie qui vendait des livres d’occasion. En chinant, je tombe sur le premier tome de cette Trilogie de Barrytown. Je l’achète et me plonge dedans. Je ris, je pianote sans arrêt sur Itunes pour écouter les chansons citées puis tape du pied en mesure à la lecture des « Hou, Hou, Hou » qui parsèment le texte. Mon esprit est balloté entre expérience livresque et musicale simultanée, expérience rare mais oh combien revigorante et rythmique !
De quoi ça parle ? D’un groupe de jeunes Dublinois, au chômage ou coincés dans des boulots merdiques (je m’adapte au langage du roman). Ils ont toutefois une passion en commun : la musique. Jimmy Rabbitte, le plus déterminé à sortir de ce bourbier social, ne serait-ce que le temps d’un rêve, va les rassembler pour créer un groupe de soul dublinoise. Il voit dans leurs « engagements » respectifs (nom qu’il donne au groupe, The Commitments) une forme de rébellion sociale qui se verbalise lorsque Jimmy expose le  projet du groupe qu’il voit avant tout politique :

« Ouais,  la politique… (…) La politique réelle. (Ils ne le suivaient pas)… Vous êtes d’où ? (Il répondit lui-même à la question.)… De Dublin. (Il en posa une autre.) De quel coin ? Barrytown. Classe sociale ? Ouvrière. Vous en êtes fiers ? Ouais, vous en êtes fiers. (Enfin, une question positive.) Qui achète le plus de disques ? La classe ouvrière. Vous me suivez ? (Pas vraiment.)… Votre musique doit parler de vos origines, et du peuple dont vous êtes issus. Dites-le une fois et dites-le fort : je suis noir et j’en suis fier.
Ils le dévisagèrent…
-James Brown. Vous saviez que… peu importe. Il chantait ça… Et il a fait un tabac.
La suite les frappa de stupeur.
-Les mecs, les Irlandais sont les nègres de l’Europe.
Ils manquèrent d’en perdre le souffle : ça, c’était vraiment vrai.
-Et les Dublinois sont les nègres de l’Irlande. Ce sont ces cons de ploucs qui ont tout. Les habitants du nord de Dublin sont les nègres de Dublin… Répétez-le à voix haute : Je suis noir et j’en suis fier.
Il grimaça un sourire. Même lui était de nouveau impressionné.
Il les avait subjugués. Ils étaient babas. 
(…)
-Tu veux bien être notre manager, Jimmy ? fit Derek.
-Ouais. Je veux bien. »

Derrière cet humour teinté d’ironie (le concept de ʺnégritude blancheʺ), la revendication est limpide : critique de la colonisation britannique, sublimation de la classe ouvrière.
C’est ainsi que, tout au long du livre, les « doum doum doum »  et les chansons que le groupe interprète magnifient le gris bleu de la misère dublinoise autant que le désespoir d’une population dont le sentiment majeur est celui de se sentir exclue : « As I walk this land / Of broke-en / drea-ea-eams… » (What Becomes of the Brokenhearted, Jimmy Ruffin, 1966).
Le livre terminé, j’ai hâte de voir le film, histoire de revivre le livre en live. Il ne fait aucun doute que d’aucuns y seront plus sensibles qu’au roman qui relève le pari difficile de créer un texte musical qui soit plus populaire que poétique, de tenter ainsi de recréer une forme d’oralité. Par ailleurs, il serait illusoire de nier que le film possède une bande son qui emporte. Mais ce n’est pas du tout la même expérience. Le roman suggère, incite au plaisir de la découverte, à lire les partitions entre les lignes ; le film vous apporte cela tout prêt sur un plateau. En ce qui me concerne, les deux sont nécessaires.
D'ailleurs, une absence dans le film m’a déçue. Dans le roman, une chanson s’élève au rang d’hymne : Night train (Jimmy Forest, 1951). Je l’attendais avec impatience car elle me semble être l’essence du groupe et par là même du roman. En vain. En fait, la bande son du film est différente de celle du roman. Soyons positifs et disons que notre culture soul en ressort plus riche.
Lire le roman de Doyle puis voir le film qui en a été tiré, pour la gourmande que je suis, c'est un peu comme contempler un macaron au café puis le manger. Entre les deux, il y a le désir. Comme le rappelle si bien Sancho Pança : « Quand on n’a plus rien à désirer, tout est dit. » C’est pourquoi je prends la décision de lire les deux autres tomes de la trilogie avant de revoir les films qu’ils ont inspirés. Peut-être vous en reparlerai-je.

La Trilogie de Barrytown (romans)
The Commitments (1987) trad. d'Isabelle Delord-Philippe, Robert Laffont, 177 pages
The Snapper (1990), trad. de Bernard Cohen, Robert Laffont, 247 pages
The Van (1991), trad. de Isabelle Py Balibar, Robert Laffont, 343 pages

La trilogie de Barrytown (films)
The Commitments, film d’Alan Parker (1991)
The Snapper, film de Stephen Frears (1993)
The Van, film de Stephen Frears (1997)

jeudi 13 septembre 2012

Un livre : Le chapeau de Mitterrand (Antoine Laurain)

Antoine LAURAIN


Le Chapeau de Mitterrand


Un soir d’hiver 1986, Daniel Mercier, célibataire provisoire car femme et enfant sont en voyage, décide de s’offrir un plateau de fruits de mer dans une grande brasserie parisienne. Daniel, obéissant à une impulsion soudaine, n’a bien entendu pas réservé et aucune table n’est libre. Sur ces entrefaites, un client appelle pour décommander : est-ce de la chance… ou ce qu’on appelle le destin ?
Après une mise en bouche fort alléchante pour ceux qui aiment les huîtres et le vinaigre à l’échalote, Daniel voit arriver trois nouveaux clients à la table voisine. Ebahi, il reconnaît aisément l’un d’eux à son écharpe rouge et son chapeau : le Président de la République ! Suit une scène d’une réjouissante cocasserie :

« Daniel se resservit un plein verre qu’il but presque d’un trait, avant de prendre une cuillerée de vinaigre rouge aux échalotes pour en napper une huître. ʺJe l’ai dit à Helmut Kohl la semaine dernière…ʺ La voix de François Mitterrand accompagna sa dégustation et Daniel se dit que plus jamais il ne mangerait d’huîtres au vinaigre sans entendre : « Je l’ai dit à Helmut Kohl la semaine dernière.ʺ »

Après le départ du Président, Daniel se rend compte que ce dernier a oublié son chapeau. Il le prend et le garde. Sa vie va s’en trouver changée.

« Je crois aux forces de l’esprit et je ne vous quitterai pas.[1] »
L’idée de mêler grande et petite histoire est ici rondement menée. Sans parler de ce voyage nostalgique dans les années 1980 et ses repères : C’est la ouate de Catherine Loeb, les colonnes de Buren et le JT d’Yves Mourousi, entre autres. Quant au leitmotiv du chapeau, il est génial. Cette métaphore de la « force tranquille » permettant de se dépasser va affecter Daniel qui osera s’affirmer dans son travail et obtiendra une promotion. Mais Daniel à son tour oubliera le chapeau. Le couvre-chef présidentiel connaîtra ainsi plusieurs propriétaires avant de revenir à son illustre premier. Converti en incarnation de ces « forces de l’esprit », ce chapeau aura bouleversé la vie de quatre Français.
Le mélancolique côtoie le burlesque, tel ce personnage de grand bourgeois qui, ʺinspiréʺ par le chapeau, décidera de ne plus lire Le Figaro et de le remplacer … par Libé ! Le rocambolesque s’invite car les services secrets suivent la trace du chapeau et de ses propriétaires successifs. Mercier, le seul à SAVOIR à qui il appartient, finit par le retrouver. Le récit se termine alors sur une rencontre émouvante entre Mitterrand et Mercier dans un café de Venise.

« La récompense, [Mercier] la vivait. Plus qu’une récompense, un désir, un souhait, un vœu avait été exaucé. Il était devenu le quatrième convive. »

Seules quelques pages consacrées au personnage de Bernard Lavallière (le grand bourgeois), celles qui décrivent la première partie du dîner chez les Vaulnoy, m’ont paru jurer. Le ton jusqu’alors ironique, mélancolique, empathique, burlesque, tragi-comique, dérape et tient plus du règlement de comptes que de la fiction. Sans doute aurait-il fallu concentrer cette satire de six pages pour la garder dans la tonalité générale.

Qu’à cela ne tienne ! Cette fable d’Antoine Laurain est intelligente, écrite avec brio mais surtout follement divertissante.


(Flammarion, 2012, 212 pages)



[1] François Mitterrand, lors de son allocution du 31 décembre 1994. Cité par Antoine Laurain.

jeudi 19 juillet 2012

Un livre : HHhH (Laurent Binet)

Laurent BINET
(Né en 1972)


HHhH

Pour être franche, les livres sur les nazis ne font pas partie de mes sujets préférés ; j’ai eu ma dose quand je vivais en Allemagne. C’est pourquoi quand j’ai vu sur les tables des libraires ce roman de Laurent Binet ; quand, en plus, j’ai vu que cela parlait de Heydrich[1], je n’ai même pas envisagé de le lire. Il se trouve qu’en Allemagne, on m’a souvent parlé de ce haut dignitaire nazi (ainsi que de sa femme) et je n’avais franchement pas envie de passer plus de 400 pages avec lui.
Quelques années plus tard (le livre a paru en 2009), je suis en visite chez mon neveu qui me dit qu’il vient de commencer un roman sur Heydrich, celui de Laurent Binet justement. Il en est au début et cela lui plaît. Il est vrai que le titre attire mon attention par son originalité mais bon, une fois de plus, je passe outre. Quelques mois plus tard, je le vois en poche dans une librairie. Je me dis que l’acheter ne m’oblige pas à le lire ; il rejoint ainsi ma pile de livres. Les mois passent. Nous arrivons à juillet 2012, je traverse une crise dont les amoureux de la lecture comprendront sans peine l’intense douleur : je commence quatre livres, aucun ne me plaît pour des raisons différentes à chaque fois. Pendant un mois et demi, lire n’est pas un plaisir mais une torture. Atroce sentiment. Mal être. Je fouille et refouille ma pile et tombe sur le roman de Binet. Au point où j'en suis, me dis-je. Je commence.

A la fin de la page 20, je suis conquise (pourquoi cette page-là, je ne sais pas, c’est comme ça un point c’est tout). J’ai retrouvé le sourire, reprendre le livre quand j’ai dû le laisser (eh non, je ne suis pas en vacances) redevient excitant. Je suis prête à demander la canonisation de l’auteur !

Au final, je l’ai dévoré. J’ai aimé le pacte de lecture qui consiste à mêler narration et réflexion sur la narration. J’ai aimé le travail sur l’écriture d’un roman, sur l’écriture de l’Histoire, de l’histoire aussi. Par ailleurs, je suis très sensible à l’ironie, surtout quand elle s’exerce sur des faits historiques. En ce sens, ce roman m’a comblée.
Une nuit, avant de m’endormir (ou un matin au réveil, je ne sais plus), j’ai eu la pensée suivante : cette réflexion ironique sur la figure de Heydrich le transforme en marionnette, en pantin livré à l’auteur ; pendant les quelques minutes que dure le passage sarcastique, le bourreau de Prague ne me fait plus peur ; rien que pour cela, pour ce repos moral, ce livre est pour moi un succès. J’ai noté des tas de passages qui m’ont fait sourire ou rire pour les relire, pour revivre cette pause psychique nécessaire quand on traite d’un tel sujet, quand on fait le portrait d’un tel personnage. Cela n’enlève rien à l’horreur des actes commis mais permet juste de se dire que le temps - et la littérature - maltraite forcément à court ou long terme tous les Heydrich passés, présents et à venir. Je le sais, mais cela fait du bien de le constater encore et encore. C’est rassurant. Tout simplement humain.

Parmi tous ces passages, un m’est resté particulièrement en mémoire. Enseignante moi-même, je ne pouvais qu’y être sensible :
« Le 4 février 1942, Heydrich tient ce discours qui m’intéresse parce qu’il concerne l’honorable corporation à laquelle j’appartiens :
« Il est essentiel de régler leur compte aux enseignants tchèques car le corps enseignant est un vivier pour l’opposition. Il faut le détruire, et fermer les lycées tchèques. Naturellement, la jeunesse tchèque devra alors être prise en charge en un lieu où l’on pourra l’éduquer hors de l’école et l’arracher à cette atmosphère subversive. Je ne vois pas de meilleur endroit pour cela qu’un terrain de sport. Avec l’éducation physique et le sport, nous assurerons tout à la fois le développement, une rééducation et une éducation. »
Tout un programme : cette fois, c’est le cas de le dire !
(…)
Ce discours m’inspire trois remarques :
1.En Tchéquie comme ailleurs, l’honneur de l’Education nationale n’est jamais aussi mal défendue que par son ministre. Antinazi virulent à l’origine, Emanuel Moravec est devenu après Munich le collabo le plus actif du gouvernement tchèque nommé par Heydrich, et l’interlocuteur privilégié des Allemands, bien davantage qu’Emil Hácha, le vieux président gâteux. (…)
2.L’honneur de l’Education nationale est bel et bien défendu par les profs qui, quoi qu’on puisse en penser par ailleurs, ont vocation à être des éléments subversifs, et méritent qu’on leur rende hommage pour cela.
3.Le sport, c’est quand même une belle saloperie fasciste. »
En ce qui me concerne, j’ai trouvé le discours de Heydrich cité ci-dessus complètement inopérant d’un point de vue rhétorique (pas de rythme, répétitions) mais je lui reconnais une certaine cohérence (et constance) dans le lexique, avec notamment le champ lexical de la destruction. Quant aux trois remarques de l’auteur, j’ai souri à la première et applaudi à la deuxième (même si on pourrait discuter du degré subversif de certains profs). Comme j’aime le sport, la troisième remarque, complètement à contre-emploi, m’a fait éclater de rire. Que c’est sain !

Aux cent dernières pages, j’ai vécu les affres de l’attentat et de ses suites avec les résistants tchèques. J’ai eu si peur qu’ils…. Non, je ne vais pas vous le dire, ce serait vous gâcher la montée d’adrénaline qui s’empare du lecteur à la lecture de ces pages. Elle est vitale, un des plus beaux moments de la lecture. De plus, elle est fort loin de la mise en scène cinématographique, ce qui pour moi est un gage de qualité. Je lis tellement de romans qui ont à l’évidence été écrits pour attirer l’attention d’un réalisateur. Cela m’agace à un point, vous ne pouvez pas imaginer ! Si on veut écrire pour le cinéma, on écrit des scenarii. Je déteste ce mélange des genres, sans compter l’aspect sonnant et trébuchant du procédé qui me dégoûte. Bref, cette scène est un grand moment de littérature, et seulement cela. 

Une dernière chose m'a profondément émue : l’amour pour la ville de Prague que l’auteur clame et revendique. J’ai notamment trouvé très poétique la métaphore « Prague, l’œil du cyclone de mon imaginaire. » Moi-même aimant de tout mon cœur une autre ville, j’ai tendance à penser que les personnes capables d’être amoureuses d’une ville méritent toute ma sympathie.


Editions Grasset & Fasquelle, 2009
Librairie Générale Française, "le Livre de Poche", 2009, 443 pages


[1] Le h allemand étant aspiré, on ne peut pas faire l’élision. J’ai l’air de chipoter mais cette erreur m’a gênée.


mercredi 30 mai 2012

Des livres : Qiu et l'inspecteur Chen

Depuis 2000, les éditions Liana Levi (du Seuil pour la publication en poche) nous proposent d’insolites enquêtes au Pays du « socialisme à la chinoise », du thé Puits du Dragon et d’une poésie aussi ancienne que réputée.
L’inspecteur principal Chen Cao, poète, traducteur de T.S. Eliot et membre de l’Union des écrivains chinois, doit résoudre un certain nombre d’homicides qui donnent aux Occidentaux que nous sommes l’occasion d’aller à la rencontre de cette Chine qui s’est réveillée depuis un bon bout de temps déjà.

On n’est pas déçus du voyage. L’action se situe à Shangaï, ville natale de Qiu Xiaolong, père littéraire de l’inspecteur Chen. J’aime cette littérature populaire - et je n’attache aucun jugement de valeur à ce terme, bien au contraire - qui donne en fait au lecteur l’opportunité de découvrir un monde qui pourrait lui sembler étranger car, grâce à la trame classique du roman policier, c’est la Chine telle qu’elle est maintenant dont l’auteur nous donne la clé. Cette Chine-là n’est finalement pas si indéchiffrable.
La vision que Qiu a de son pays, même s’il s’est exilé aux Etats-Unis (Ah tiens, il a rédigé une thèse de doctorat sur T.S. Eliot, comme son personnage), n’est jamais basée sur une quelconque rancune. C’est avec humour et tendresse qu’il voit son pays entrer dans une économie de marché tout en préservant les lignes les plus obscures du Parti. Car Qiu est un auteur intelligent qui a compris que la contradiction n’est pas forcément une faiblesse, mais qu’elle peut être aussi une richesse, une tentative d’aller de l’avant sans se renier pour autant.

Son personnage, l’inspecteur Chen, en est la parfaite illustration : membre du Parti mais fils d’un intellectuel persécuté sous la Révolution culturelle ; champion de la lutte contre la corruption dans les hautes sphères du Parti mais ami de Gu, homme d’affaire proche des triades ; très bien noté par ses supérieurs, mais devant toujours prouver sa foi dans le Parti ; très lucide sur la valeur de l’argument « dans l’intérêt du Parti », mais servant de toutes ses forces ce même intérêt.
Chen ne refuse pas les avantages que lui procurent sa position ou sa réussite professionnelle, et il en fait profiter ceux qu’il aime, notamment sa mère, son adjoint Yu et la famille de ce dernier. La société que nous présente Qiu est une société où l’entraide n’est pas un vain mot même si elle sert des "amitiés" parfois très intéressées car, d’un autre côté, les dénonciations les plus lâches et les plus sordides sont rappelées sans ambiguïté aucune.
Tout le monde sait en effet - le gouvernement chinois le premier malgré son silence à ce sujet - l’abomination qu’a été la Révolution culturelle qui a brisé tant d’êtres. Comme par hasard, c’est sur cette époque que Qiu revient souvent, pour ne pas oublier. Et c’est ainsi qu’apparaît dans l’un des romans le personnage de l’écrivain Peng Quan, classé "contre-révolutionnaire historique" en 1949 et qui a cessé d’écrire même après sa réhabilitation : « Au bout de trente ans d’autoréforme  et d’autocritique forcées, il n’était pas exclu que le lavage de cerveau eût totalement réussi. Il ne restait rien du talentueux essayiste des années 40. » Simplicité du style et sécheresse de la phrase pour traduire l’horreur de l’asservissement d’une pensée à une idéologie.

Aussi gourmet que Pepe Carvalho[1], possédant le même humour un brin cynique que Montalbano[2], l’inspecteur principal Chen n’a rien de l’égocentrisme d’un Adamsberg[3] et, sans être un battant, est tout le contraire d’un perdant. Amoureux de la poésie, tout comme son père littéraire, il tente de protéger ses rêves d’amour 

Eaux : regards mobiles,
Monts : sourcils froncés.
Où va-t-il mon ami ?
Au lieu charmant plein de regards et de sourcils.
(WANG Guan, sous la dynastie Tang) ;

mais aussi de repli sur soi, de renoncement

Depuis longtemps je regrette de ne plus m’appartenir,
Quand oublierai-je les soucis de mes activités ?
Le vent nocturne est calme et l’eau frémit à peine.
(SU Dongpu, sous la dynastie Song).

La grande originalité de ce personnage est en effet le lien constant qu’il établit entre le quotidien et la poésie. Il fallait oser prendre le prétexte du polar pour présenter une anthologie de poésie chinoise ! Une contradiction de plus ? Non, une richesse, vous dis-je.



Les enquêtes de l’inspecteur Chen parues aux éditions Liana Levi et du Seuil
Mort d’une héroïne rouge, 2000, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fanchita Gonzalez Battle (Seuil, "points" n° 1060)
Visa pour Shangaï, 2003, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Aline Sainton (Seuil, "points" n° 1162)
Encres de Chine, 2004, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claire Mulkai (Seuil, "points" n° 1436)
Le très corruptible mandarin, 2006, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Françoise Bouillot (Seuil, "points" n° 1703)
De soie et de sang, 2007, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fanchita Gonzalez Battle



[1] Personnage créé par l’Espagnol Manuel Vázquez Montalbán.
[2] Personnage créé par l’Italien Andrea Camilleri.
[3] Personnage créé par la Française Fred Vargas.

samedi 19 mai 2012

Un film : Arthur Rimbaud. L'homme aux semelles de vent (Marc Rivière)

Arthur Rimbaud. L'homme aux semelles de vent


Film français de Marc RIVIERE (1995)


Lorsque j'habitais en Suisse, j'ai entendu parler d'un film sur Rimbaud après l'écriture, mais je n'ai jamais eu l'occasion de le voir. J’ai finalement acheté le DVD il y a six jours et attendais le moment idéal pour cette rencontre. Ce fut hier.

Révélation
Laurent Malet EST Arthur Rimbaud. Cette équation m’a frappée dès le début comme une évidence. Je voyais Rimbaud, il était là dans mon salon et j’avais la gorge nouée : sa moue dédaigneuse, ses yeux de feu, son empressement à aller de l’avant, sa course infatigable dans et vers le désert. Que cherchait-il ? Que fuyait-il, comme le lui demande le négociant Barney pour qui Rimbaud travaille un temps ? Rimbaud ne répond pas et quitte la pièce à grandes enjambées. C’est un Rimbaud muet, lassé des mots, comme revenu de leurs sortilèges. Et pourtant. Quels regrets, quels espoirs, quelles peurs cache-t-il derrière ce silence, derrière cette rage de ne surtout rien dire ?

Heurts
Rimbaud n’aime pas les chiens. Pire, il les hait et les massacre. Scène dure et incompréhensible car Rimbaud ne parle pas : il hurle, clame son dégoût de ces bêtes qu’il assimile à des charognes.
Rimbaud est agressif. Il frappe, se bat avec une violence animale. Il est aussi méprisant. Quand la femme de Barney lui tend un exemplaire d’Une saison en enfer que lui a donné Bourde, un ancien camarade de collège, il le jette par terre. Choquée, en colère, elle lâche : « Si monsieur Bourde vous voyait aujourd’hui, il réaliserait sa méprise. Vous n’êtes pas le jeune homme qu’il avait connu autrefois. Après tout, Rimbaud est un nom très répandu. Le garçon dont il m’avait parlé était un être sensible, qui savait écrire des vers. Vous n’avez rien à voir avec lui. » Les lèvres de Rimbaud tremblent mais il se détourne vite et continue sa route. Il a déjà oublié. Il est dans son obsession du moment : aller à Boubassa.
Rimbaud se ment à lui-même. Refusant de façon catégorique toute allusion à sa vie de poète, à la vue du cadavre de l’explorateur Lucereau, il hurle pourtant dans le désert « Pourquoi tout cet enfer ? », exprimant sa fureur en jetant des pierres, et blessant cette terre qu’il aime tant.
Rimbaud est obsédé par l’idée de faire fortune. Il compte et recompte l’argent qu’il a investi puis perdu. Il pinaille et marchande, à la limite du pathétique.
Est-ce que tout cela me choque ? Non. Depuis le début du film, je le suis. Je ne cherche pas à le comprendre, encore moins à le justifier. Je le suis, c’est tout. Je vis une expérience unique, mieux, un miracle : Rimbaud me laisse pénétrer dans son intimité, dans ce désarroi que je comprends sans pouvoir l’expliquer. Je me fais toute petite, j’ai trop peur qu’il me voie et me dise de partir, d’arrêter de le regarder. Rimbaud est somme toute extrêmement pudique.

Mais où sont les neiges d’antan ?
Le poète a disparu. J’ai même le sentiment qu’il le hait. Ont disparu aussi le blé qui le picotait, l’aube d’été qu’il embrassait, les lyres de ses souliers, le prisme des voyelles, les fleurs blanches qui frissonnaient, les haillons d’argent. Ils ne sont plus là, Rimbaud les a reniés. Il en avait le droit, il les avait créés.
Est-ce que je le regrette ? Est-ce que je lui en veux ? Non. J’aimais le poète. Tout au long du film, j’apprends aussi à aimer cet homme hagard, fuyant ce qu’il rêvait d’être. Ou pas. Cet homme épris de liberté s’est peut-être trompé sur ce qu’il cherchait, voire sur le sens même du mot « liberté ». Mais qui suis-je pour le juger ? Sait-on vraiment ce qu’est la liberté ?

Sanglots
Oh les larmes de Rimbaud agonisant, pleurant « Je veux retourner là-bas ! ». Je donnerais tout pour lui offrir cet ultime mirage. Qu’importe ce qu’il cherchait au fond « là-bas », qu’importe ce qu’il fuyait « ici ». Ce qui compte finalement, ce sont les larmes de Rimbaud parce que ce sont aussi les miennes.
Tout à coup, je me souviens de la remarque d’une étudiante alors que nous étudiions le Dom Juan de Molière. Je demandais à la classe ce que signifiait pour eux la mort de Dom Juan ; cette étudiante m’a répondu : « La mort de Dom Juan, c’est la mort de notre liberté » ; je fus envahie par une immense tristesse. C’était vrai, comme ce sentiment maintenant que les larmes de Rimbaud, ce sont les miennes, et donc les vôtres.
Que pleurons-nous ? Peut-être tout simplement le fait de ne pas être la matière de nos propres rêves.

« L’Eternité / C’est la mer mêlée / Au soleil », écrivait-il. Je me dis qu’il l’a enfin retrouvée. Une vague de bonheur me submerge, comme un sentiment de justice.

jeudi 17 mai 2012

Llanto por Carlos Fuentes


Mon don Quichotte porte depuis hier un brassard noir : il pleure Carlos Fuentes, l'un de ses plus grands admirateurs.

Moi aussi.

J'ai rencontré l'oeuvre de cet écrivain mexicain pendant ma licence d'espagnol ; nous avions au programme La muerte de Artemio Cruz. Je ne pourrai jamais oublier le choc littéraire que ce roman a signifié pour moi, choc que je n'ai revécu qu'en de malheureusement trop rares occasions (La Vie silencieuse de Mariana Ucria de Maraini, les poèmes de Jean de la Croix, Le cavalier suédois de Pérutz, Señas de identidad de Goytisolo, La Chouette aveugle de Hedayat). Rien que pour cela, la mort de Carlos Fuentes me touche et me peine.

Mais j'aimais aussi l'homme, son attitude face au monde, ses convictions ; son élégance aussi, cette forme de noblesse qui possède ce je ne sais quoi qui m'attire depuis toujours.

Je ne veux pas parler de Fuentes, pas faire d'étude circonstanciée de son oeuvre (d'ailleurs j'en serais bien incapable). Peut-être relirai-je seulement La muerte de Artemio Cruz et vous en parlerai.  Aujourd'hui, je veux juste ici dire ma profonde tristesse et partager mon deuil avec tous ceux qui apprécient l'homme et l'oeuvre.

mardi 1 mai 2012

Des livres : McCall Smith et Precious Ramotswe

Alexander McCALL SMITH
(Né en 1948)

 

Precious Ramotswe,
première femme détective du Botswana



Quand le père de Precious Ramotswe décède, il lui laisse en héritage un beau troupeau de bétail. Soucieuse de ne pas dépenser cet héritage gagné à la sueur du front de ce père adoré, elle charge un ami de confiance resté au village de le faire prospérer mais en vend une partie, suffisamment pour réaliser son rêve et faire ainsi fructifier un autre aspect du legs paternel, son talent pour l’observation et sa compréhension très personnelle de la vie. C’est ainsi que la jeune femme monte à Gaborone, la capitale, et ouvre la première agence de détective dirigée par une femme.

Mma Ramotswe est un personnage créé par l’Ecossais Alexander McCall Smith, et est déjà l’héroïne de douze romans. Si la vie que vous menez vous stresse, si des problèmes vous font perdre foi en l’avenir, si l’égoïsme et l’agressivité de la gent humaine vous attristent, lisez les aventures de cette femme courageuse mais avant tout généreuse et pleine de bon sens, d’une intelligence inouïe car elle n’a peur de rien, et surtout pas du pire de la nature humaine. Mma Ramotswe comprend sans excuser, condamne sans exclure.

Je vous entends d’ici : « Encore un personnage pétri de bons sentiments ! » Et vous me citez Gide qui a affirmé, à raison d’ailleurs, qu’on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments. Je vous arrête immédiatement : il ne s’agit pas ici de morale simpliste. Les affaires – pas toutes criminelles, je tiens à le préciser d’emblée – auxquelles Precious est confrontée ne sont pas très reluisantes pour le genre humain. Nous sommes au Botswana, et l’auteur nous révèle ce petit pays situé au nord de l’Afrique du Sud qu’il connaît bien pour y avoir vécu et travaillé pendant de nombreuses années, après avoir grandi au Zimbabwe.

Pourtant, la première chose qui frappe dans cette œuvre, c’est un amour immense (et touchant) pour un pays, amour qui pour être naïf n’en est pas moins revendicateur. Notre détective sait très bien ce qui pourrait le détruire (sida, sorcellerie, corruption, trafic d’organes, pauvreté) ; cela, elle le combat de toutes ses forces et ses compétences. Le Botswana, c’est l’Afrique telle que les médias ne nous la montrent pas, une Afrique idéalisée sans doute – je ne sais pas, je n’y suis malheureusement jamais allée – mais une Afrique qui revendique le bien-fondé de ses traditions, coutumes et art de vivre.

Quant aux personnages, ils ont une telle présence que vous avez l’impression qu’ils pourraient se matérialiser d’un instant à l’autre.
Tout d’abord Mma Ramotswe : grâce à elle, j’ai notamment découvert le thé rouge et l’ai adopté. Dans certaines de mes rêveries, il m’est arrivé plus d’une fois de désirer m’asseoir sur le pas ombragé de sa porte pour en déguster une tasse avec elle, l’écouter me parler de son père, entendre dans ses silences sa blessure initiale, celle qui l’a rendue si forte et indestructible, revendiquer sa « constitution traditionnelle ». Quand Mma Ramotswe est là, elle vous apporte la paix tout simplement parce qu’elle vous réconcilie avec vous-même.
Autour d’elle gravitent des personnages tout aussi attachants : sa secrétaire Mma Makutsi, le garagiste J.L.B. Matekoni qui deviendra son mari, son amie Mma Potokwane, la directrice de l’orphelinat, les ineffables stagiaires du garagiste, Charlie et Fanwell. A eux tous, ils glorifient les choses insignifiantes : les chaussures de Mma Makutsi lui tiennent de longs discours ; Rra Matekoni ne cesse de voir dans la mécanique d’une voiture un reflet de l’humanité ; les adolescents Charlie et Fanwell ont la superficialité, la maladresse, l’égoïsme et la violence qui correspondent à leur âge ; le cake de Mma Potokwane est si bon qu'on lui pardonne en partie son caractère tyrannique.
Grâce à eux, on sourit, on rit, on s'agace, on s’étonne, on s’émerveille.

Pour ceux qui veulent prolonger le plaisir, sachez qu'Anthony Minghella a créé pour la BBC une série télévisée avec la chanteuse de soul Jill Scott dans le rôle principal, Anika Noni Rose dans le rôle de Mma Makutsi et Lucian Msamati dans le rôle de J.L.B. Matekoni. Elle innove en incluant un personnage qui n’apparaît pas dans les romans, BK, le voisin coiffeur dont le salon porte le nom très mccallsmithien de "Last Chance Hair Salon". Il est interprété par Desmond Dube, chanteur et acteur sud-africain.  
Du 4 au 25 août 2011, Arte a diffusé cette série sous le titre L’Agence n°1 des dames détectives.

Les romans comme la série sont autant d’invitations à flemmarder et à prendre le temps de réfléchir. En ces temps de rentabilité érigée en dogme, je trouve cela reposant. Surtout, il est fort utile de rappeler que ce qui est rentable pour certains ne l'est pas forcément pour d'autres. Par ailleurs, l’esbroufe est malheureusement trop souvent le corollaire de la soi-disant rentabilité. Je ne suis pas dupe. J’espère que vous non plus.

Série télévisée inspirée des romans d’Alexander McCall Smith

Les enquêtes de Mma Ramotswe aux Editions 10/18, traduites de l’anglais (Grande-Bretagne) par Elisabeth Kern
Mma Ramotswe détective (The No. 1 Ladies' Detective Agency, 1998)
Les Larmes de la girafe (Tears of the Giraffe, 2000)
Vague à l’âme au Botswana (Morality fir Beautiful Girls, 2001)
Les Mots perdus du Kalahari (The Kalahari Typing School for Men, 2002)
La Vie comme elle va (The Full Cupboard of Life, 2004)
En charmante compagnie (In the Company of Cheerful Ladies, 2004)
1 cobra, 2 souliers et beaucoup d’ennuis (Blue Shoes and Happiness, 2006)
Le bon mari de Zebra Drive (The Good Husband of Zebra Drive, 2007)
Miracle à Speedy Motors (Miracle at Speddy Motors, 2008)
Vérité et feuilles de thé (Tea Time for the Traditionally Built, 2009)
Un safari tout confort (The Double Confort Safari Club, 2010)
Le Mariage avait lieu un samedi (The Saturday Big Tent Wedding Party, 2011)

vendredi 27 avril 2012

Un film : Shower (Zhang Yang)

Shower
(洗澡)


Film chinois de ZHANG Yang (1999)

 
Ce film raconte les relations existant entre un père, Maître Liu, et ses deux fils : Da Ming, l’aîné, est parti en quête de reconnaissance sociale qu’il a d'ailleurs obtenue ; Er Ming, le cadet, simple d’esprit, est resté auprès de son père. Ce dernier tient l’un des derniers établissements de bains publics traditionnels de Pékin. Un jour, Er Ming envoie à son frère un dessin : Da Ming croit comprendre que son père est malade et rentre à Pékin.
Très vite, il se sent comme un intrus. En effet, le couple formé par le père et son fils cadet est tout en connivence et complicité. Même si Er Ming ne peut cacher sa joie de retrouver son frère aîné, le père semble mécontent de l’arrivée soudaine de ce fils qui l’a renié. Da Ming se contente alors d’être le spectateur d’une relation filiale qu’il n’a pas su valoriser. Toutefois, sa douleur est rentrée et ne se traduit que dans les regards qu’il pose sur son frère et son père bien sûr, mais aussi sur les clients du bain qui, il le comprend vite, forment avec les siens une famille chaleureuse et solidaire. Da Ming traverse ainsi le film en solitaire, solitude qui culmine quand, à la mort du père, il annonce à sa femme que son frère est simple d’esprit et qu’il va devoir le prendre chez lui : elle lui raccroche au nez.
C’est justement ce frère qui va le réconcilier avec lui-même. Certes, le simple d’esprit à l’intelligence émotionnelle plus élevée que les autres est un thème classique, mais ce n’est pas uniquement cela. Er Ming est l’héritier de son père, au sens le plus littéral du terme : il a hérité de lui sa chaleur humaine, son sens mais aussi son goût de la communication, sa joie de vivre aussi, ainsi qu’une forme de simplicité qui rend ridicule toute ambition autre que celle de vouloir être « quelqu’un de bien ». C’est cet héritage que révèlent en contrepoint toutes les scènes avec les clients du bain, empreintes d’une telle tendresse et d’une telle délicatesse qu’elles vont finalement réveiller chez Da Ming la nostalgie d’une enfance et d’une adolescence dont on devine qu’il ne les a pas estimées à leur juste valeur.
On pourrait dire que Shower est un film initiatique, mais à rebours, une revalorisation des origines en quelque sorte. Il est par conséquent aussi une dénonciation de la modernité posée en dogme, vide de sens et d’affect, inhumaine enfin. Pendant tout le film, on a ainsi l’impression que le bain mais aussi tout le quartier sont autant de havres dans « cet enfer moderne » : ils sont pourtant voués à la démolition…
Fable poétique, peut-être nostalgique d’une Chine des traditions millénaires, Shower est pourtant un film résistant car empli d’espoir : O sole mio !
ZHANG Yang

dimanche 8 avril 2012

Un livre : Les dernières volontés de sir Hawkins (Jesus del Campo)

Jesús del CAMPO
(né en 1956)

 

Les dernières volontés de sir Hawkins
(Las últimas voluntades del caballero Hawkins)


Sir Hawkins, homme qu’on devine dans la force de l’âge, s’est retiré dans une auberge au bord de la mer, quelque part en Angleterre. Il y vit avec sa gouvernante et cuisinière Mrs. Collins. Nous sommes à la fin du XVIIIe siècle et « la silhouette torve du Corse dont tout le monde parle » s’apprête à assombrir le paysage temporel. Cela n’empêche pas notre sir de s’intéresser à ce « savoir nouveau en ébullition en France, susceptible de transformer radicalement les pensées de tous les hommes ». C’est ainsi qu’il décide que son premier hôte sera français : Louis-Guillaume Brossac, rencontré à Oxford, fait donc son entrée dans l’auberge et accepte de donner des cours de français à notre narrateur. Il l’aide, entre autres, à « pénétrer les mystères du subjonctif, cette rareté dont la langue anglaise a su admirablement se passer ».
Vont donc se croiser dans cette auberge différents hôtes qui ont tous un point en commun : ils racontent des histoires, la leur ou celle de personnes qu’ils ont eu l’occasion de rencontrer. A tel point que, au fil du temps, l’auberge va acquérir une réputation de « nid de conspirateurs au service de l’imagination ». Avec ces récits (qui respectent notre bonne vieille tradition orale mais qui font aussi écho à ce nouveau conte philosophique auquel notre Voltaire bien aimé est en train de donner ses lettres de noblesse), sir Hawkins comprend que la conversation est un élément fondamental de cette modernité qui se met en place, qu’elle est l’axe crucial par lequel les hommes peuvent échanger leurs expériences et leurs points de vue, et par lequel par conséquent, la tolérance et l’ouverture d’esprit peuvent éclore.
Dans la première partie, l’exemple le plus parlant - si je puis me permettre - en est peut-être le récit de l’Ecossais Alasdair McLairg, conté à ces Anglais contre lesquels il a lutté et qu’il considère encore un peu comme des êtres maléfiques pour sa chère terre. C’est qu’il a ses raisons McLairg. Ne raconte-t-il pas comment l’un de ses ancêtres est mort foudroyé sur place parce qu’il avait assisté à un toast qui souhaitait longue vie au roi du pays honni ? Il a alors bien raison de s’abstenir quand ses compagnons décident de faire une fête pour l’anniversaire du roi Georges : au moment du toast, il monte dans sa chambre ; tous ses compagnons approuvent cette sage décision.
La deuxième partie est placée sous le signe de l’amour et le lien avec le fil narratif est le temps, ce temps qui dévore les sentiments en éloignant les uns des autres ceux qui s’aiment. Mais source du mal, le temps en est aussi le remède : « Et la vie suivit son cours, sans la moindre intention de m’attendre », affirme le narrateur. Sir Hawkins se console de la perte de ce qu’il considère comme son grand amour dans l’ivresse de « petites amourettes » jusqu’à commettre plusieurs impairs qui lui font comprendre qu’il a encore beaucoup à apprendre de ce sentiment qui le ronge. Mais le temps n’est pas le seul remède au mal d’amour, il y a aussi le voyage, comme celui qu’entreprend une jeune aristocrate bourguignonne dont le fiancé a été tué lors d’une révolte d’esclaves en Martinique. Il arrive toutefois un moment où Béatrice-Charlotte Beaumont de Faubourg comprend que pleurer un être mort, aussi cher fut-il, n’est rien au regard d’aimer les vivants. Elle fait part de ses réflexions à son hôte… La boucle est bouclée et l’amour devient une des formes d’apprentissage de la vie, tout comme la lecture, tout comme ces récits que les hôtes continuent de se raconter pour essayer de comprendre le monde qui les entoure, ce monde en mue de la fin du XVIIIe siècle.
L’amour reste présent dans la troisième partie puisque, n’est-ce pas, apprendre à vivre est aussi important que d’apprendre à aimer. Toutefois, dans cette dernière partie, domine un sentiment de vide, ou plutôt une certaine forme de détachement. Tout d’abord, l’auberge va peu à peu se vider de ses hôtes. En fait, dans cette dernière partie de ses mémoires, sir Hawkins saisit lentement le but caché de ces histoires racontées et ajoutées ainsi au patrimoine commun de l’humanité (Lecteur, n’oublie pas que, grâce à ces mémoires, ces histoires traversent le temps pour arriver jusqu’à toi). Elles participent de la transmission d’une « formule secrète », et procurent à sir Hawkins (et donc à toi aussi, Lecteur) « la sensation que le mystère est une science déchiffrable ». Mais pour comprendre en quoi réside cette formule, il faut lire le livre.
La prose de sir Hawkins est tout en clair-obscur. Elle fouille les mots et les phrases comme les histoires racontées fouillent l’âme humaine. C’est aussi une prose contemplative et picturale qui laisse une immense place au rêve : « Ici, l’activité primordiale est simplement d’être, comme si la contemplation de ce qui nous entoure était une activité en soi, et plus intense que les autres. Comme si le paysage qui nous entoure avait besoin de nous pour être complet, et nous de lui ». C'est tout le mérite de l'auteur d'avoir su faire revivre cette prose dix-huitiémiste dont l'ironie (ici teintée d'humour anglais, donc double puisque c'est un Espagnol qui écrit) n'est pas le moindre attrait.
Quant à ces aventures que sir Hawkins a vécues dans son adolescence et qu'il affirme à plusieurs reprises vouloir oublier (comme c’est étrange, cela rappelle un certain village de la Manche qui provoqua en son temps un identique désir d’amnésie ; curieuse chose décidément que le souvenir), faites appel à vos réminiscences de lectures d’enfant.

Traduit de l’espagnol (Espagne) par Marianne Million, José Corti, 2005, 225 pages