dimanche 19 octobre 2014

Un roman : L'Arche de Noé (Khaled AL KHAMISSI)



Khaled AL KHAMISSI
(né en 1962)

 

L’Arche de Noé
(سفينة نوح)



Pour la structure de ce roman, l’auteur dit dans un entretien[1] s’être inspiré d’une tradition littéraire arabe : les maqâmât, traduit en français par Séances. Forcément, je n’ai pas pu m’empêcher de voir le lien avec le roman picaresque espagnol. Dans le roman d’Al Khamissi, le pícaro serait l’ensemble du peuple égyptien, élaborant moult ruses pour sortir du bourbier de la misère ou de la stagnation. Mais ce clin d’œil n’intéresse finalement que moi.

Par ailleurs, l’Arche de Noé qu’évoque le romancier ressemble fort à la galère de Scapin, au sens propre comme au sens figuré : elle sombre dans les eaux meurtrières, elle est mensonge créant l’illusion. Est-ce pour cela, comme une compensation, qu’il y a beaucoup de tendresse dans l’évocation de ces douze personnages ? Beaucoup de poésie aussi. Les va-et-vient permanents entre leurs souvenirs et leur actualité, pour déroutants qu’ils puissent être, nous font naviguer sur les incertitudes et espoirs d’Egyptiens de toute classe sociale, du plus pauvre au plus riche, du plus candide au plus immoral, des hommes et des femmes qui cherchent à s’en sortir... en sortant du pays. Certains y parviennent, d’autres pas. Certains regrettent et reviennent.

Il y a en effet un profond amour pour ce grand pays, déchu certes, mais si la grandeur peut être étouffée, elle ne meurt jamais, elle reste au cœur de l’homme et peut resurgir à tout moment. C'est une des leçons du roman.

J’ai aimé par exemple la fière et légitime colère du Nubien qui revendique une partie de l’identité égyptienne et accuse l’imbécillité d’un gouvernement qui préfère désigner un site historique par le nom donné par le colonisateur :

« Assouan est un mot d’origine nubienne qui se prononce assi wong et qui signifie eau pure. Mais aujourd’hui, à l’instar des Anglais, on la surnomme "l’île de l’Eléphant" à cause de ses rochers en forme de tête d’éléphant, c’est en tout cas ce qu’a décidé l’Etat égyptien, préférant ainsi se rattacher à la tradition coloniale plutôt qu’à l’héritage nubien. »

Je tremble encore pour Sanaa Mahrane, la jeune prostituée poète et amoureuse des livres, qui se retrouve dans un appartement minable de la capitale géorgienne, attend de retourner à Dubaï avec une seule idée en tête : rentrer en Egypte parce qu’elle se rend compte qu’elle y a laissé ses livres. Je lui souhaite de tout mon cœur d’y arriver. 

Le seul problème du roman, et non des moindres, est la traduction. Elle est si mauvaise que j’ai été plus d’une fois tentée d’arrêter la lecture du livre. Mon arrivée à la 363ème page ne tient qu’au talent du romancier, à la manière qu’il a de s’attacher à ses personnages et de nous les faire aimer. Et ce n’est pas tout, le texte possède de trop nombreuses coquilles et des fautes évidentes de relecture. Comment peut-on être aussi incompétents ? Comment peut-on surtout être aussi irrespectueux d’une œuvre ? Y aurait-il pénurie de bons traducteurs de l’arabe dans notre pays ? Franchement, j’ai du mal à le croire ! Et les relecteurs, on économise sur leur dos ? Est-ce vraiment là qu'il convient d'économiser ?

Cela me rappelle une histoire de chaises que Gide raconte dans son Retour d'URSS.
On l'amena un jour visiter une usine qui fabriquait des chaises. On lui vanta la quantité produite pour montrer l'efficacité de l'ouvrier soviétique. Gide raconte toutefois qu'elles étaient toutes bancales et inutilisables. 
Eh bien voilà : Actes Sud édite beaucoup de livres ("Vous avez vu le nombre de livres qu'on édite, on est vachement dans le coup, on est vachement ouverts.") Ben oui, sauf que les livres, ils sont presque tous bancals : certains sont mal traduits, d'autres mal ou pas relus. Bref, du travail de sagouin.



Khaled AL KHAMISSI, L’Arche de Noé, traduit de l’arabe (Egypte) par Soheir Fahmi avec la collaboration de Sarah Siligaris, Actes Sud, 2012, 363 pages



[1] http://www.lacauselitteraire.fr/entretien-avec-khaled-al-khamissi-a-propos-de-son-livre-l-arche-de-noe

mercredi 11 juin 2014

Un roman : Karoo (Steve Tesich)



Steve TESICH
(1942-1996)


Karoo
(Karoo)



J’ose affirmer que ce roman est une mine de symboles, de métaphores, d’énigmes. Sa richesse est à la hauteur de son exigence et c’est elle qui m’a fait lire ce roman de presque six cents pages en à peine une semaine : je savais qu’à chaque page, j’apprendrais quelque chose sur la nature humaine, sur le désespoir qui lui est inhérent, sur l’abandon de Dieu, sur la vanité.
Saul Karoo est un personnage fascinant comme le sont Dom Juan, la marquise de Merteuil ou Jean-Baptiste Clamence. Tous sont iconoclastes et en même temps conscients de leur nature pécheresse. Ils la revendiquent même comme l’expression de leur liberté. Comme les trois personnages cités plus haut, Saul Karoo devra payer ses fautes ; comme aussi son homonyme dans la Bible, le roi qui voulut connaître le scénario que Dieu lui réservait en consultant une voyante.

Saul en hébreu veut dire « désiré ». Désiré, il le fut mais trahit très tôt l’amour que ses parents avaient mis en lui. De là, cette dualité que le père (juge comme par hasard) voit en lui à la fin de sa vie : le bon fils, Paul (humble en latin), et le mauvais, Saul. Mais Karoo n’est, quoi qu'il en dise, pas plus humble que Clamence. Et puis, il ne se désire pas lui-même. De là aussi un désert affectif qui l’empêche de vivre l’intimité. Il ne peut la vivre, selon son expression, qu’« en public », ce qui l’amène à trahir ce que les autres attendent de lui.
La trahison est en effet l’essence même de Karoo. Trahir son ex-femme Dianah, trahir son fils Billy, trahir la seule femme qu’il ait aimée, Leila, en ne lui révélant pas la nature véritable des liens qui unit cette dernière à Billy. Trahir l’art aussi en récrivant d’excellents scénarios pour les abaisser au goût du public. Ou pour permettre à la femme aimée de réaliser son rêve. Vu selon ce dernier point, le crime de Karoo est celui d’avoir fait le mal en voulant faire le bien.

Mais Karoo possède la lucidité des manipulateurs. Ou des désespérés :

« J’étais plutôt lucide. J’étais riche d’une lucidité pénétrante, d’une véritable clairvoyance. Mais cela ne m’avançait à rien. Ce dont j’avais besoin était plus que de la simple clairvoyance. Ce dont j’avais besoin, c’était d’une clairvoyance universelle qui pourrait remonter à la source même de toutes mes maladies. »

Car, depuis peu, il est malade, une maladie étrange : il a beau boire, jamais il ne devient ivre. Cette maladie a peut-être son origine dans l’hubris dont l’accuse son gestionnaire. Saul a enculé (désolée, c’est vraiment le terme) le plus de monde possible, dans le seul but de jouir de son pouvoir. Intelligent, d’une intelligence démoniaque (le portrait qu’il nous fait de son ex-femme et de ses délires psychanalytiques est on ne peut plus jouissif en effet), il sait qu’il est le meilleur dans sa branche et se sent immunisé contre tout. Cette sensation d’omnipuissance l’a même poussé à refuser de prendre une assurance maladie[1]. Son talon d’Achille (tout le monde en a un, les trois figures littéraires citées plus hauts ne font certes pas exception), c’est le producteur Jay Cromwell, le Grand Enculeur. Il est le seul devant lequel Saul s’agenouille, ce qui l’énerve au plus haut point car Cromwell lui révèle ainsi ses limites. Il rêve dès le début du livre de se frotter à lui, de lui dire ses quatre vérités. Il n’y arrivera pas.

Cependant, qu’on ne se s’y trompe pas : Karoo n’est pas un roman à thèse, c’est un roman au cours duquel on éclate souvent de rire. En cela, Saul est très différent de Clamence dont l’humour ressemble plutôt à celui d’une hyène. Un exemple ? La conversation téléphonique entre Saul et son gestionnaire, Jerry, furieux que Saul ait boycotté son rendez-vous médical avec un médecin "arrangeant" afin de le faire accepter par une compagnie d’assurance. C’est une scène d’anthologie où un Jerry rageur fait un cours de mythologie grecque à Saul. C’est lui aussi qui lui parle de son problème d’hubris.

« C’est ça l’hubris, Saul. C’est cette putain d’hubris, jusqu’à la garde. Vous êtes en train de vous foutre de Zeus.
(…)
Et comme si je mettais ses paroles en doute, il entreprit de me dire exactement qui était Zeus. (…) Jerry ne se contenta pas de passer en revue toute la famille, il me débita les noms de presque tous les dieux de la Grèce antique, ainsi que leurs noms romains. (…) »

Jerry réattaque le lendemain. Devant la réaction goguenarde de Saul, il s’énerve encore, reparle d’hubris, et Saul de conclure :

« Et donc, une fois encore, mais ce coup-ci par une autre route, je me retrouvai cerné par les dieux vengeurs de la Grèce antique. »

La démesure, cet orgueil qui défie les dieux – l’hubris donc – était considérée comme un crime dans la Grèce antique. Au milieu de la farce, il y a en effet la tragédie.

La tragédie de Saul, c’est lui-même qui la met en place. On part d’un rien : il retrouve par hasard la mère biologique de son fils Billy, que Dianah et lui ont adopté bébé. Il décide de faire quelque chose de bien. Oh, ne vous faites aucune illusion, Saul ne fait pas le bien, il veut se vanter de l’avoir fait, ce qui est très différent. Quoique. Il ment tellement aux autres et d’abord à lui-même qu’on ne sait pas (lui non plus d’ailleurs) quand il est sincère. C’est le problème des manipulateurs.
Il mène son enquête : elle s’appelle Leila Millar et habite en Californie où elle essaie de percer comme actrice. Sans succès. Elle doit se contenter d’être serveuse dans un bar. Il décide alors de réaliser son rêve : il va détruire une œuvre d’art, un film du plus grand cinéaste du moment, appelé le Vieil Homme, pour que Leila ait son heure de gloire. Il présente ensuite cette dernière à Billy mais ne leur dit rien du lien qui les unit. Saul ne sait pas qu’il joue avec le feu. Le tigre se réveille, celui que Cassandre évoque tout au début de La Guerre de Troie n’aura pas lieu : la métaphore du destin. Personne ne lui échappera, sauf Cromwell bien sûr puisque Zeus, c’est lui.

Si j’évoque le conflit troyen, ce n’est pas par hasard car Saul rêve d’écrire le scénario d’une Odyssée des temps modernes qui se déroulerait dans l’espace. Mais il n’a jamais dépassé la première page. Il lui suffit de savoir qu’il pourrait l’écrire : « Je suis qui je suis et ça suffit comme ça », dit-il. Quel peut bien être le point commun entre Saul et Ulysse ? A part l'esprit manipulateur, bien entendu. Eh bien le désir, mais un désir qui veut le rester, car le concret leur fait peur. D’où cette dérive permanente. Pour Ulysse, ça a duré dix ans, pour Saul, toute la vie. Ses dernières heures sont également une dérive vers Dieu, sans jamais l’atteindre. Car Dieu est un être fuyant, tout autant que Saul l’a été. Il en est conscient :

« Si j’étais Dieu, je n’aurais pas le cœur d’apparaître maintenant. Pas après que ces livres et des millions d’autres ont été écrits. Non, je n’aurais pas le cœur d’apparaître aussi tard pour dire : « Me voilà, je suis venu vous dire la vérité et rendre superflus les siècles que vous avez passés à la rechercher. » Non, s’Il était vraiment un dieu d’amour, Il resterait dans son coin. Il était trop tard maintenant. »

C’est au moment de sa dérive vers la mort que Saul pourra enfin écrire son scénario. Il sera un Ulysse en quête d’une rédemption que Dieu lui refusera en lui refusant la rencontre. Condamné à vivre dans son sillage sans jamais l’atteindre, voilà le destin de Saul, le Désiré qui n’éprouve aucun désir, pas même celui qu’on lui pardonne :

« Il avait espéré que Dieu ferait disparaître sa douleur une fois pour toutes, mais il découvre maintenant qu’il n’existe rien qu’on pourrait qualifier "d’une fois pour toutes".
On ne peut, découvre-t-il, s’amender.
Il aura beau aimer comme il peut, aimer comme il aime, il sait maintenant qu’aucun moment sans amour ne peut être rattrapé.
Jamais.
Il ne peut pas non plus combler le fossé qui le sépare de Dieu. Il continue à voguer dans le temps et l’espace ainsi créés, mais Dieu le Créateur est toujours devant, créant toujours davantage, et la distance qui les sépare ne se réduira jamais. »

Voilà comment Saul Karoo, "correcteur" de scénarios n’a jamais réussi à corriger celui de sa vie. La condition humaine, me direz-vous. Je dirais plutôt une chute vertigineuse dans le non-soi.



Steve TESICH, Karoo, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Wicke, Seuil, « Points », 2012, 593 pages



[1] Nous supposons que le lecteur sait comment fonctionne le système d’assurance maladie aux Etats-Unis.

samedi 3 mai 2014

Un poète parle d'un autre poète : biographie d'Ángel González par Luis García Montero



Luis GARCÍA MONTERO
(né en 1958)

           
                         Luis García Montero                                                         Ángel González


Mañana no será lo que Dios quiera
                     


L’année dernière, à Grenade, mes lectures ont été très majoritairement espagnoles, malheureusement parfois d’œuvres non traduites en français. C’est pourquoi ce blog a été un peu en pause durant cette période. On m’aura pardonné, je l’espère, cette parenthèse qui m’a permis de faire une orgie de livres auxquels je n’aurais pas eu accès en France.
Je doute toutefois que l’émouvante biographie du poète Ángel González, publiée en 2009 par un autre poète, grenadin de surcroît, Luis García Montero, trouve éditeur en France puisque le poète dont il est question n’est lui-même pas traduit[1]. Alors, une fois n’est pas coutume, je ne peux résister à l’envie de vous faire partager cette lecture. Je traduirai moi-même les poèmes de González que je citerai, ainsi que les extraits du livre de García Montero. Soyez indulgents !

Commençons par une confession, plutôt deux :
García Montero est un poète dont j’ai souvent entendu parler depuis que je suis venue étudier à Grenade, il y a de cela presque trente ans, mais que je n’ai jamais lu. Mea culpa.
Avant de consulter la quatrième de couverture du livre de García Montero, je n’avais jamais, mais jamais, entendu parler d’Ángel González. Je sais que je ne sais rien : une vie, aussi longue soit-elle, ne suffira jamais à combler les lacunes d’un esprit amoureux des Lettres. J’en ai pris mon parti et remercie le poète grenadin de m’avoir donner l’occasion « de mourir moins bête ce soir », selon l’expression consacrée de mon père quand il apprenait quelque chose de nouveau.

Cela dit, le premier chapitre met à l’aise la novice que je suis :
« Je ne sais si vous connaissez le poète Ángel González. Son nom évoque un mélange de philosophe classique et de sage du village, de survivant stoïque qui a tout vu et raconte tout alors qu’il demande un dernier verre pour prolonger la nuit qui, inexorablement, se perd déjà dans la fissure rougeâtre de l’aube. Derrière sa barbe blanche se cachent un menton trop court et une vie trop longue. »

Cette biographie, selon le vœu d’Ángel González, raconte les vingt-cinq premières années de sa vie, soit de sa naissance à Oviedo à son départ pour Madrid afin d’étudier le journalisme. Ángel González Muñiz est né le 3 septembre 1925 à Oviedo (Asturies), fils d’un professeur de mathématiques, et de la fille d’un professeur de mathématiques[2]. Qu’est-il donc allé faire dans la galère des Lettres, de la Poésie de surcroît ?

Première anecdote amusante : à sept ans, lors d’un cours de mathématiques, l’instituteur annonce qu’il va parler des nombres hétérogènes et, le sourire aux lèvres, demande aux gamins s’ils savent ce que c’est. Là, une petite main se lève et récite la définition par cœur. Je résume la scène à ma manière :
L’instituteur, interloqué : « Mais comment tu sais ça, toi ?
Le gamin (notre Ángel González) : « Ben, c’est mon père et mon grand-père qui les ont inventés. »
Vrai : le grand-père a écrit un ouvrage intitulé Nociones de aritmética que son gendre n’a cessé d’actualiser. Faux : bien évidemment le gamin affabule mais, bercé depuis l’enfance par les chiffres, il est convaincu « qu’il appartient à une famille qui a inventé les nombres, les unités de mesure, les fractions et les proportions ».

Sans renier les chiffres, ce même bambin va toutefois choisir les mots. Cela se sent dans la biographie, aussi droite dans sa structure que les faits historiques qu’elle évoque (Seconde République, insurrection des Asturies, Guerre Civile et dictature franquiste), mais qui n’oublie ni les parallèles ni les perpendiculaires car ces faits ont fortement affecté sa famille. La biographie de García Montero suit en quelque sorte de façon mathématique le chemin d’un homme qui a préféré la rondeur et l’infini possible des lettres.

C’est ainsi que naît par exemple le concept de « mort de mort impossible » grâce à laquelle le poète grenadin évoque la figure du père, décédé quand le futur poète avait à peine deux ans, mais aussi celle du grand-père maternel. Les « morts de mort impossible » sont nos « voix chères », selon l’expression de Verlaine, qui nous accompagnent tout au long de notre vie, dont le souvenir est entretenu par les vivants qui les ont connues, et qui influencent nos choix, voire les conditionnent, consciemment ou non, ces « personnes très connues que l’enfant n’a pas eu le temps de connaître ». Tout le paradoxe du concept est là. Sa force aussi : « la réalité est faite de matières flexibles qui s’étirent et se contractent pour se remplir d’échos », écrit García Montero.

Le chapitre 12 est celui qui donne son titre à la biographie. Construit comme une mélopée, il fait une nette différence entre l’avenir et le futur, poèmes à l’appui :

Porvenir                                                                              Avenir
Te llaman porvenir                                                                  On t’appelle avenir
porque no vienes nunca.                                                        Parce que tu ne viens jamais.
Te llaman: porvenir,                                                               On t’appelle : avenir,
y esperan que tú llegues                                                         Et on s’attend à ce que tu arrives
como un animal manso                                                          Comme un animal docile
a comer en su mano.                                                               Manger dans notre main.
Pero tú permaneces                                                                Mais tu restes
más allá de las horas,                                                             Au-delà des heures,
agazapado no se sabe donde.                                               Caché on ne sait où.
(…)                                                                                              (…)

El futuro                                                                             Le futur
(…)                                                                                              (…)
Pero el futuro es otra cosa, pienso:                                     Mais le futur, c’est autre chose, je pense :
tiempo de verbo en marcha, acción, combate,                 Temps de verbe en marche, d’action, de combat,
movimiento buscado hacia la vida,                                     Mouvement cherché vers la vie,
quilla de barco que golpea el agua                                      Quille de bateau qui frappe les eaux
y se esfuerza en abrir entre las olas                                    Et s’efforce d’ouvrir entre les vagues
la brecha exacta que el timón ordena.                               La brèche exacte que le gouvernail ordonne.
(…)                                                                                             (…)
Pero nada es aún definitivo.                                                Mais rien n’est encore définitif.
mañana he decidido ir adelante,                                         Demain j’ai décidé d’aller de l’avant,
y avanzaré,                                                                               Et j’avancerai,
mañana me dispongo a estar contento,                             Demain je suis prêt à être content,
mañana te amaré, mañana                                                   Demain je t’aimerai, matin
y tarde,                                                                                      Et après-midi,
mañana no será lo que Dios quiera.                                   Demain ne sera pas ce que Dieu veut.
(…)                                                                                             (…)

Fatalité contre espoir, trahison contre permanence, désespoir contre lumière. En définitive, coups du sort contre volonté de les vaincre. « Le futur est un bon argument pour ceux qui ont besoin de penser qu’une défaite ou un malheur ne sont pas définitifs », résume García Montero, « parce que la narration ne s’arrête jamais », ajoute-t-il plus loin pour finalement conclure : « Le futur offre la chaleur qui manque aux nuits d’hiver, brûle comme un feu complice parce que ce n’est pas le hasard qui allume ses flammes ».
 
Ángel González à quatre ans
(photo de couverture de l’édition espagnole)

Le chapitre 14 aborde à travers une anecdote le début du « temps de l’humiliation ». Un jeune Phalangiste, ancien compagnon de jeu, menace de mort l’enfant de neuf ans pointant son arme contre sa poitrine. « Pour changer d’âge, on n’a pas besoin que passent les années, il suffit de quelques jours, d’une après-midi, d’une mauvaise rencontre, pour comprendre qu’on doit pleurer en cachette, que le temps de l’enfance est révolu. » Nous sommes le 21 janvier 1937. Le temps de l’humiliation, des exécutions, des perquisitions, de la peur enfin.

Primera evocación                                                                 Première évocation
Recuerdo                                                                                           Je me souviens
bien                                                                                                     bien
a mi madre.                                                                                       de ma mère.
Tenía miedo del viento,                                                                  Elle avait peur du vent,
era pequeña                                                                                       elle était petite
de estatura,                                                                                        de taille,
la asustaban los truenos,                                                                 les coups de tonnerre l’effrayaient
y las guerras                                                                                       ainsi que les guerres
siempre estaba temiéndolas                                                           elle les craignait toujours
de lejos,                                                                                               de loin,
desde antes                                                                                         bien avant
de la última ruptura                                                                          la dernière rupture
del Tratado suscrito                                                                          du Traité signé
por todos los ministros de asuntos exteriores.                           par tous les ministres des affaires étrangères.

Recuerdo                                                                                            Je me souviens
que no comprendía.                                                                         que je ne comprenais pas.
El viento se llevaba silbando                                                          Le vent emportait en sifflant
las hojas de los árboles,                                                                    les feuilles des arbres,
y era como un alegre barrenderero                                               il était comme un joyeux balayeur
que dejaba las niñas                                                                        qui dépeignait les filles
despeinadas y enteras,                                                                    et les montrait en entier,
con las piernas desnudas e inocentes.                                         avec leurs jambes nues et innocentes.
(…)                                                                                                       (…)
  
Por eso (y por más cosas)                                                              Pour cela (et pour d’autres choses)
recuerdo muchas veces a mi madre :                                          je pense souvent à ma mère :
cuando el viento                                                                              quand le vent
se adueña de las calles de la noche,                                             prend possession des rues de la nuit,
y golpea las puertas, y huye, y deja                                              et frappe aux portes, et fuit, et laisse
un rastro de cristales y de ramas                                                 un amas de verres et de branches
rotas, que al alba                                                                             cassées, qu’à l’aube
la ciudad muestra desolada y lívida ;                                          la ville étale désolée et livide ;
(…)                                                                                                      (…)

La fin de l’enfance, c’est quand le vent, de complice devient ennemi, quand il rappelle le sifflement des bombes qui tombent et les terreurs de la mère ; c’est quand on comprend que l’ancien compagnon de jeu qui vous menace de mort ne le fait pas par jeu.

Que fait le jeune Ángel pendant la guerre ? Il lit. Notamment Les Mille et une nuits. Il y découvre une phrase qui donne un sens à ces années de réclusion dans l’espace réduit de l’appartement familial, à attendre que les bombes tombent et frappent un voisin, épargnent sa sœur : « Le monde doit être comme le logis du cavalier voyageur ! Ami, sois le cavalier voyageur de la Terre ! » (41e nuit). Cette phrase alimente la contradiction qu’est la guerre, « ce vertige de sang, cet héritage d’amours et d’égoïsmes ».

Que fait le jeune Ángel pendant la guerre ? Il tire les cartes. Le cavalier d’épée lui révèle un futur de grand voyageur, d’hommes de lettres. Il lui révèle le monde comme un livre « qui doit être lu, interprété, déchiffré parce que les choses ne sont pas là simplement pour exister, mais aussi pour donner un sens ».

Que fait le jeune Ángel pendant la guerre ? Il se transforme en ange de la mort, apportant chez lui la néfaste nouvelle de la mort de son frère Manolo, assassiné alors qu’il tente de quitter Oviedo. Il assiste ensuite impuissant à la rage, à la douleur de sa mère quand des militaires viennent perquisitionner la maison. Il a du mal à reconnaître l’ancienne institutrice posée dans cette femme qui hurle des insultes à ceux qu’elle considère comme les assassins de son fils. Ces derniers, interloqués, quitteront l’appartement sans rien emporter.

Que fait le jeune Ángel pendant la guerre ? Avec son groupe d’amis, il se gorge de mots puisés dans l’encyclopédie de son père, dans ses dictionnaires ou ses recueils de poèmes, en même temps qu’il apprend la vitale « nécessité de se taire pour résister, de résister pour trouver un travail, de trouver un travail pour lutter contre la pauvreté, de lutter contre la pauvreté pour s’alimenter et grandir, comme un coup de pédale contre la maladie » au cours de journées « qui se confondaient en un gris routinier et triste, une atmosphère de feuilles sèches et d’ennui jaunâtre qui unifiait toutes les saisons en un automne perpétuel ».

Entonces                                                                                 Alors
Entonces era otoño en primavera                                            C’était alors l’automne au printemps
o tal vez al revés:                                                                          ou peut-être l’inverse :
era una primavera semejante al otoño.                                   C’était un printemps semblable à l’automne
(…)                                                                                                   (…)
Con un escalofrío repentino,                                                      Avec un frisson soudain,
y temor, y nostalgia,                                                                     et la crainte, et la nostalgie,
evocamos entonces                                                                       nous évoquions alors
la verdad fría y desnuda de un invierno                                   la vérité froide et nue d’un hiver
no sé si ya pasado o por venir.                                                   dont je ne sais s’il était passé ou à venir.

J’ai lu cette biographie en passant du livre de García Montero aux œuvres complètes de González : un va et vient permanent entre des pages tachées de l’encre symbole de la vocation d’écrire pour tout et contre tout. Pour quoi ? Pour qu’une bourrasque d’automne (ou de printemps) les emporte au loin… de l’autre côté des Pyrénées, par exemple !


Luis GARCÍA MONTERO, Mañana no será lo que Dios quiera, Alfaguara, 2009, 421 pages
Ángel GONZÁLEZ, Palabra sobre palabra: obra completa (1956-2001), Seix Barral, Austral, 2008, 509 pages.


[1] Oups ! Je viens de voir que L'Harmattan a publié en bilingue en janvier 2013 la traduction d'un recueil : Otoños y otras luces / Automnes et autres lumières, traduit par Bénédicte Mathias. Par ailleurs, les candidats au baccalauréat de la section Littéraire qui passaient l’épreuve de langue espagnole LV2 ont dû plancher sur un extrait de cette biographie en 2010. http://forum.letudiant.fr/bac-espagnol-lv1-lv2-corrige-2010-f173/bac-2010-sujet-corrige-espagnol-lv2-t9879.html
[2] Il est décédé le 12 janvier 2008.